Tête de Turc
Article publié le 03. mar, 2010 par Spoof dans Cinéma, Critiques
Synopsis : Suite à une interpellation de police musclée dans une cité, une bande de jeunes s’en prend aux forces de l’ordre. L’un deux, un adolescent de 14 ans, se saisit d’un cocktail molotov. Il ne se doute pas que sa cible malencontreuse, un médecin urgentiste, va faire basculer la vie de plusieurs personnes. Un flic en quête de vengeance, une mère qui se bat pour les siens, un homme anéanti par la mort de sa femme, voient leurs destins désormais liés. Alors que le médecin passe plusieurs jours entre la vie et la mort, les événements s’enchaînent et tous seront entraînés par l’onde de choc.
Film choral en banlieue 13
Le cinéma français semble se décoincer ces dernières années. Avec l’avènement d’une nouvelle génération de cinéastes, dont les références tirent plus du côté du thriller « badass », que de l’introspection nombriliste à la Rohmer. Pascal Elbé, s’essaie lui aussi à la réalisation avec ce polar sur fond de chronique sociale. On connaissait plutôt le bonhomme pour ses rôles dans des comédies bien franchouillardes pas toujours heureuses comme Le Cactus, Le Raid ou encore les Parasites (à recommander pour une soirée enfumée). Ici, le monsieur semble donc plutôt décidé à se tourner vers le polar à la Collision. Cumulant les postes de scénariste, metteur en scène et comédien, Tête de turc est l’aboutissement pour l’acteur d’un processus créatif qui naquit suite au malheureux fait divers d’une femme brulée vive dans un bus à Marseille en 2006. Très choqué par l’évènement, Pascal Elbé tente dans son film de comprendre comment des jeunes en pleine désillusion peuvent perdre pied avec la réalité au point de ne plus faire la différence entre le bien et le mal, et de placer l’honneur de « la bande » sur un piédestal.
On le comprend assez vite, prenant comme toile de fond les cités et des jeunes de banlieue comme élément clé, le sujet de Tête de turc est donc tendu et casse-gueule pour un premier film. Le piège est de tomber rapidement dans la caricature de chronique sociale en passant totalement à côté d’un sujet souvent trop lointain de l’univers d’un cinéaste. Si bien qu’on se retrouve généralement avec un reportage à la Charles Villeneuve, plutôt que face à un témoignage sincère et authentique.
Mais, Pascal Elbé prouve très vite, dès la première séquence, qu’il sait ce qu’il fait et qu’il a bossé son sujet. Les situations sonnent vraies, et ne semblent pas sorties de l’esprit en délire d’un militant d’extrême-droite drogué au sécuritaire. L’écriture des personnages suinte le même souci de réalisme et d’objectivité. On est loin des clichés d’un téléfilm en première partie de soirée sur TF1. Tout semble en place pour qu’on tienne là un bon petit bout de pellicule bien prometteur. Le comédien s’entoure d’ailleurs de visages connus avec lesquels il a pu partager l’affiche dans le passé. Roschdy Zem en flic taciturne et réac’, Florence Thomassin ou encore Simon Abkarian. D’excellents acteurs qui prouvent là encore qu’ils savent interpréter un texte. Même si l’on regrettera quand même que Zem campe encore un des ces personnages un peu dur qu’on a l’habitude de le voir incarner. On ne le verra pas sourire non plus cette fois-ci. Malgré tout, à l’image du film, le jeu est souvent en dents-de-scie, et certains rôles un peu à côté de la plaque. Même si ceux-ci n’illustrent que des personnages secondaires, c’est toujours regrettable dans un cinéma qui se veut réaliste. On perd l’implication du spectateur, et l’écran reprend sa place. Dommageable, car le film dans sa globalité dégage une vraie sincérité d’engagement et de propos. Un réel désir de « bien faire ».
Inspiré par d’illustres références comme James Gray ou Inárritu, Elbé pense son histoire avant tout comme une sorte de film-chorale, où les destins de plusieurs personnages se croisent et se décroisent, avant de finalement converger vers une conclusion souvent salutaire, catharsis des préoccupations de chacun. Malheureusement, si la mise en scène sait emprunter quelques bonnes idées à ses références, notamment sur l’utilisation du son et un découpage intéressant, le film reste néanmoins assez inégal au final. Le principal soucis provenant sans aucun doute de ce qui aurait dut faire sa force, c’est à dire cette multiplication des points de vue autour d’un même fait-divers. Le propos se noie en effet parfois dans des questionnements secondaires (poids de la famille, pression de la religion dans certains quartiers, condition de la monoparentalité…) là où il aurait été plus inspiré de rester concentré sur son intrigue principale.
Alors que le code du genre voudrait que différentes histoires se suivent en parallèle avant de se retrouver, on a finalement l’impression d’avoir suivi le parcours d’un seul personnage (en l’occurrence ici le jeune turc, auteur des méfaits) entrecoupé de diverses autres rencontres qui n’apportent pas vraiment grand chose au propos, si ce n’est que de divertir l’attention et de meubler.

En conclusion, Tête de turc est donc, comme souvent pour un premier film, assez bancal. On navigue entre véritable implication et décrochage complet du sujet. Si le métrage n’est pas parfait et pêche un peu parfois en voulant trop en faire, trop en dire, trop en faire voir, en oubliant de se concentrer sur son discours essentiel, Pascal Elbé réussit tout de même d’une certaine façon son dé-pucelage derrière la caméra. En nous surprenant par les sujets qu’il aborde, là où on ne l’attendait pas, le sérieux dont il fait preuve dans le traitement, et les choix artistiques prometteurs.
Note : 




Réalisateur : Pascal Elbé
Avec Roschdy Zem, Samir Makhlouf, Pascal Elbé
Durée : 1h27
Date de sortie : 31 mars 2010









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