Critique
Dans le panthéon des ouvrages littéraires et graphiques définitifs, il y a des institutions tellement riches qu’on ne peut les adapter ; pour la raison notoire qu’elles sont… inadaptables. Certes, certaines exceptions ont confirmé encore et toujours la règle, tels le Lord of The Ring de Peter Jackson ou le Blade Runner de Ridley Scott ; mais Watchmen… Watchmen ! Il fallait être dingue ou singulièrement génial pour s’attaquer à Watchmen, considéré par certains comme le graphic novel ultime. Dans la course à l’adaptation, deux réalisateurs ont pourtant failli s’y frotter par le passé : le dingue, Terry Gilliam (Brazil) et le génial, Darren Aronofsky (Requiem For A Dream). C’est finalement à Zack Snyder – qui passait par là – qu’échoue le projet. Le réalisateur de 300 et L’Armée de Morts, adepte des corps huileux et des armes à feux, propose ici sa version de Watchmen et tente d’imposer le choc initial. Deuxième vie pour le comics. Deuxième vie pour le film, ce mois-ci en DVD accompagné de son petit frère, Les Contes Du Vaisseau Noir.
Watchmen
Lorsque Alan Moore et Dave Gibbons publient Watchmen de 1986 à 1987, les deux compères lâchent une bombe nucléaire dans le monde aseptisé du comics. En dehors des qualités intrinsèques de l’œuvre-monde, c’est tout un pan de la culture pop américaine qui prend un coup de vieux. Alan Moore y déstructure l’univers super héroïque dans un pamphlet cynique (à travers le personnage du Comédien), l’illustration sarcastique de la société consumériste (Ozymandias) et l’annihilation de toute forme de compromission (Rorschach). Pavé poisseux dans une mare d’apathie, Watchmen réformait les valeurs d’une communauté geek, fière de passions et de rêves. Et des cendres de cet autodafé naissait une prise de conscience générale : une mythologie propre au comics qui s’inscrit dans la réalité. En s’intéressant à l’homme en-dessous le masque, Alan Moore démystifiait le super-héros ; il lui donnait enfin un sens.
Et 22 ans plus tard, le temps est à la pluie, Watchmen-Les Gardiens débarque sous les couleurs de la Warner. L’annonce d’une adaptation défrise la barbe du père Moore et de nombreux fidèles lecteurs outrés. Au vu des précédents transfuges sur grand écran des ouvrages d’Alan Moore, nous étions tentés de leur donner raison (From Hell fut un four, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, d’un mauvais goût affligeant).
Pourtant, la réputation de chimère cinématographique ne fait pas peur à Zack Snyder. Coiffant au poteau un bataillon de prétendants à la réalisation, il s’attaque au plus sacré des comic-book avec l’impudence dont seul peut faire preuve un membre de l’Association Nationale des Armes à feu.
Fidèle à lui-même, il rentre dans le lard. Le film s’ouvre sur un générique indéniablement bien vu, rétrospective accélérée des MinuteMen (prédécesseurs des Watchmen) sur fond du Times They Are Changing de Dylan. Démonstration technique de Snyder, l’introduction fout la chaire de poule et augure du meilleur pour la suite. Puis le film déroule son intrigue, lancinant sous les mots d’un Rorschach au poil (Jackie Earle Haley), acidifié par les frasques du Comédien (Jeffrey Dean Morgan) et les réflexions du Dr Manhattan auquel Billy Crudup prête ses traits. Si le reste du casting est plutôt à la hauteur – malgré une flagrante carence côté charisme – on ne peut s’empêcher de pester contre le choix de Matthew Good alias Ozymandias. Aussi clinquant qu’un bulot, trop minet, trop maniéré. Genre Snyder, finalement.
Le style de Zack Snyder est désormais reconnaissable au premier coup d’oeil (et de parpaing dans la gueule). Couleurs criardes – quoique fidèles à la BD, effets plastiques et artificiels de certains décors et personnages, violence gratuite. Ce n’est pas pourtant pas visuellement que Watchmen, le film, s’expose aux critiques. Plutôt du fait de ses embranchements scénaristiques déviants et épuisants. Tantôt le long-métrage manque de pêche, tantôt il explose de toutes parts tel un atome, laissant les fans estomaqués (négativement ou pas) et les novices un peu perdu dans un vacarme animé qui ressemble plus à une bande-annonce/hommage gargantuesque et dégueulante qu’à un film digne de ce nom.
Le fandom pourra râler, scandalisé par la fin alternative, les ralentis boursouflés, les costumes poseurs ou la taille insolente du pénis de Dr. Manhattan… Il n’empêche qu’indéniablement proche du comics original, les 2h43 de film concrétisent un inavouable rêve de geek : avec respect, Snyder transpose la densité de Watchmen. En résulte une bible visuelle fracassante et colossale, violente et… bâtarde.
Et Watchmen de se pointer en DVD. Occasion inespérée d’avoir entre ses mains un bel objet qui fait honneur à l’épais graphic novel original… Arghl. Pour ça, faudra repasser, m’ssieurs dames. L’édition simple de Watchmen est aussi remplie que la tête d’un candidat de Secret Story. Outre la vacuité des réglages audio (5.1 VF, 5.1 VOSTF), c’est – non sans horreur – que l’on débarque dans le menu “Bonus” apparaissant devant nos yeux ébahis… avec, à son bord, un seul malheureux supplément.
Humblement titré Mechanics : Technologies of a fantastic World, le documentaire de 15 minutes nous étale les commentaires d’un pur geek des eighties, James Kakalios (oui, c’est son vrai nom). Ce physicien expert en super-héros fait, de la rationalisation des phénomènes scientifiques du film et du comics, sa croisade. On le surprend tenant une conférence auprès de la team Snyder où l’assemblée semble tour à tour vouloir lui percer les yeux avec leurs stylos, s’endormir ou les deux. Face caméra, il tente de nous expliquer quelques théories quantiques et autres tribulations du champ intrinsèque, nous avise des isotopes Strondium 90 et précise que si le vaisseau du Hibou voulait réellement s’envoler, il lui faudrait une puissance électrique de 4,4 mégawatts. Il poursuit, sans gêne aucune, en répondant aux questions qui nous animent tous : un homme, tel Ozymandias, peut-il attraper une balle ? Mais pourquoi, Ô pourquoi !, le foutu masque de Rorschach change-t-il d’apparence ? On en retiendra que tout cela est affaire de sudation… Passionnant pour le petit Ross Geller qui sommeille en nous, le mini-docu’ a le mérite de ne pas être bien long, d’autant qu’il est entrecoupé par les habituels extraits du film et pimenté d’une petite blague issue de ce nerd de Patrick Wilson. Bref, on aurait apprécié davantage qu’un reportage qui ne soit sur la galette seulement pour sauver la (frowning) Face…
Les Contes du Vaisseau Noir
Double actualité pour nos amis les Gardiens ! Les nombreux lecteurs de l’oeuvre originale d’Alan et Dave (soyons intimes) se souviennent d’une sombre histoire de pirates… D’un comics dans le comics : Tales of Black Freighter, l’épopée terrible d’un homme à la dérive sur un radeau de fortune composé des corps de son ancien équipage décimé par des pirates diaboliques.
Cette odyssée ironique, métaphore faisant écho aux événements de Watchmen, étant impossible à caser en un seul film, se voit adaptée sur un disque indépendant et scénarisé par Snyder sous forme d’animé. Si l’animation est volontairement rugueuse dans le but de coller à l’esprit de l’abominable périple, il faut reconnaître que l’âpreté originelle du graphic novel est parfaitement respectée ; l’horreur qui se dégage du court-métrage (26 minutes), fidèlement rendue. Pourtant, Les Contes du Vaisseau Noir, vocalisé par Gerard Butler (300) et réalisé par Mike Smith n’est pas le seul intérêt de ce DVD alternatif. Non, non…
Non, pour une fois, le client ne se sent pas floué ! Ce, grâce à un bon gros tas de bonus qui aurait raisonnablement pu résider sur l’édition normale, voire collector, de Watchmen. Une véritable boîte aux trésors pour les amoureux de l’univers créé par Mister Moore. En plus de Tales of…, se cachent trois vidéos particulièrement croustillantes ; à commencer par Sous le Masque, docu-fiction tiré des écrits autobiographiques du premier hibou, Hollis Mason. On y croise la plupart des personnages (Minutemen comme Watchmen) dans des reportages entrecoupés de fausses pub vintage du plus bel effet. S’en suit un making-of illustré des propos de comédiens (les vrais, pas le moustachu nazi) à propos des mises en abyme complexes exécutées dans le temps par Alan Moore et Dave Gibbons. Enfin, pour finir en beauté, les auteurs de ce spin-off de luxe ont pensé à utiliser l’ingénieux – et très à la mode (v. Spider-Woman sur iTunes) – système d’animation visuelle et sonore qui permet à la bande-dessinée originale de prendre vie sans trop la dénaturer. Inutile mais pas désagréable.
La trame principale de Watchmen en long-métrage made in Snyder, la reprise de Tales of Black Freighter en dessin animé, l’adaptation des textes issus du comics par l’intermédiaire de Sous le Masque, une transposition animée du roman graphique original… Mon petit doigt me dit que l’on n’a pas fini de l’essorer, notre Watchmen bien-aimé / bien-abhorré. Smile ?










