Critique

Vingt-quatrième mise en boîte pour Steven Soderbergh. Le réalisateur de Traffic se règle comme une horloge, capable du meilleur, du pire comme du plus expérimental mais restant fidèle à une certaine philosophie : tourner dans tous les sens, dans tous les genres… avant de crever. Après avoir de nouveau offert à Del Toro quelques prestigieuses récompenses en l’honneur de la dilogie Che puis montré Sasha Grey habillée et la bouche fermée, le plus jeune des cinéastes “Palmé” s’offre une parenthèse aux airs de comédie économique. Anti Erin Brockovich en apparence, Soderbergh embarque Matt Damon dans un gloubiboulga paranoïaque, sorte de thriller pour pontes de HEC, flirtant avec le spectacle seventies et l’ambiance néon du début 90. Moustache épique et cravate incluse.

En adaptant le bouquin éponyme de Kurt Eichenwald, Steven Soderbergh retourne dans les méandres du monde de l’entreprise, neuf ans après le “Cervantesien” Erin Brockovitch, seul contre tous. Calibré névrosé, ponctué d’une ambiance sonore très Blaxploitation Tarantinienne par Marvin Hamlisch (compositeur des années 90…), The Informant! doit beaucoup à son ambiance particulière et à la photo orange surexposée de Soderbergh lui-même. Pour conter cette histoire de beautiful liar (monstre ciné très en vogue), The Informant!, finalement old-school, emprunte par-ci par-là au Coen et aux comédies à quiproquos des années 70.

Très aléatoire l’emballage de Soderbergh, cinéaste important à défaut d’être constant… Pénible, le réalisateur de Hors d’Atteinte peut poser une scène sublime sur 80% de branlette filmique. Une étincelle dans le vent. Connu pour son habitude à privilégier l’esthétique sur l’expression d’une autre signification que celle de la forme (Solaris, la trilogie Ocean, The Good German, Full Frontal – mais pas exactement pour les mêmes raisons), Soderbergh se repose parfois sur sa caméra mais place tout de même quelques plans diaboliques. Ses éclairs de génie, on les déguste en mise en scène (placements), rares mais puissants cadrages mélancoliques (le protagoniste en contemplation devant sa future écurie) et montages improbables. Soderbergh est finalement au top lors l’antépénultième séquence, étonnante de sobriété et de justesse lors du trio Damon, Steve Bakula (Code : Quantum, le retour !) et Mélanie Lynskey (Créatures Célestes, le retour bis !).

Car en dehors d’une montée en puissance relativement maligne, The Informant! n’est pas un grand film du réalisateur. Très bavard pour pas grand chose, ne laissant aucun silence entre deux foutues voix off déguisées en métaphores animalières, l’intrigue psycho-économique se la joue et se répète jusqu’à épuisement. Factice, les rebondissements craquent sous la dent comme du maïs jusqu’à ne plus avoir de goût. Grosses anicroches de Soderbergh, fâcheuse habitude : la structure narrative inutilement saccadée et redondante augmentée d’une difficulté à poser une fiction sagement. Pour The Informant!, le minimum suffisant tant Matt Damon supporte le métrage, de sa divine touffe so eighties.

Maxime hollywoodienne : “si tu veux renaître ou booster ta carrière, perds vingt kilos ou prends-en dix”. Deuxième proverbe californien : “si tu veux te laver de l’air pataud et niais que l’on te prête dans les médias, joue un rôle qui te pourrit”. Les deux commandements marchent du feu de Dieu et un Matt Damon patapouf ridicule les suit à la lettre. Injustement taxé de “glandu neuneu” par la presse internationale, l’acteur, bourné, prouve qu’il en a dans le slip. Formidablement dirigé par Soderbergh (sa spécialité), Damon campe un fascinant et dérangé mythomane en perpétuel numéro d’équilibriste obèse. Sauvant largement le film de son jeu mouvementé, Matty se transforme en habile cabotin dans le registre comique – même si nous l’avions déjà faisant le clown devant la caméra de Sarah Silverman dans l’imparable “I’m Fucking With Matt Damon”. Limite pastiche de 007 («0014 : deux fois plus fort que 007»), terrible mégalo bluffeur, le rouquin parvient à répandre un tantinet d’émotions dans les toutes dernières scènes, mais nous retiendrons spécialement sa performance cocasse lorsqu’il se transforme en espion de pacotille.

En fabuleux directeur d’acteur, Steven Soderbergh parvient à insuffler à The Informant! un certain cachet rendu possible grâce à la performance d’un Matt Damon captivant. Distillant progressivement la folie mythomane de son personnage, l’acteur porte le film comme Mark Whitacre soutient ses mensonges : à la sueur de son front. Car la structure narrative brouillonne propice aux verbiages ankylose la prestation d’un acteur physiquement alourdi, trop tôt catalogué comme simplet, capable de renvoyer l’image qu’on lui attribue d’un coup de show auto-parodique. The Informant!, biopic romancé à tendance modern-freak ne brille pas ses qualités formelles mais détend grâce à un charisme atypique qui repose sur que dalle… sinon une langue bien pendue et une cravate rayée.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.