Critique

35 ans, à peine trois films, mais déjà une filmographie à coller une migraine à Roland Emmerich ou Michael Bay, et pour laquelle de nombreux réalisateurs seraient sans doute prêt à se prostituer. Que l’on adhère ou pas, l’œuvre éminemment singulière du bonhomme ne laisse personne indifférent. Pour preuve, un parcours plus que chaotique ! Après un Donnie Darko devenu culte, son Southland Tales a acquis le statut de film maudit. Une projection cannoise désastreuse, des critiques punitives, Kelly est obligé de revoir sa copie et de repasser sur la table de montage. Le mal est fait, le film est un échec cuisant au box-office en même temps qu’un flop artistique. Trop ambitieux ? Sans doute, toujours est-il que Southland Tales ne trouve pas son public et n’atteindra même pas les salles obscures françaises, devant se contenter d’une sortie DVD/BR chez Wilde Side, également éditeur de cette galette.

Mais, les films maudits exercent un pouvoir de fascination sur la communauté cinéphile, attendant impatiemment, malgré tout, le retour du fils prodigue, à présent devenu paria ! Pourtant, à l’annonce de son prochain long, The Box, impossible de ne pas regarder d’un œil circonspect le projet. Warner Bros derrière cette adaptation d’une nouvelle de Richard Matheson ?! Comment un réalisateur aux longs-métrages aussi atypiques en revient-il à accepter un film de studio, qui plus est une adaptation ? L’échec de Southland Tales a-t-il à ce point bouleversé Kelly pour que celui-ci s’abandonne au circuit des majors US ? A la vision du long-métrage, le sale connard insensible et mesquin derrière ces quelques lignes s’en voudrait presque d’avoir douté. Car, avec ou sans studio, Kelly reste Kelly (bon, le budget relativement faible – 30 Millions de dollars – lui a sans doute permis de conserver le contrôle créatif) et The Box, également sujet à de virulentes critiques lors de sa sortie salles, d’être un film intriguant et passionnant portant indubitablement les stigmates de son auteur.

Car, cette relecture du texte de Matheson est une véritable adaptation, et non une simple transposition telle que le cinéma US aime tant nous en vomir. Bien obligé d’étoffer la très courte nouvelle originale (moins de 10 pages), Kelly se l’approprie complètement pour la faire pénétrer son univers. Ainsi, dans une reconstitution parfaite des seventies (papiers peints pourraves et pates d’eph ridicules à l’appui), le couple composé de James Marsden (épatant) et Cameron Diaz (qui, comme souvent, joue comme une moule) puise directement son inspiration chez les parents du réalisateur. En apparence simple détail, l’aspect autobiographique ne fait qu’accentuer le caractère profondément personnel du récit, tant le jeune cinéaste nourrit le film de ses obsessions…

Après une première heure s’évertuant à construire un très grand suspens paranoïaque 70’s style, Kelly fait plonger, tête la première, l’intrigue vers les méandres de son cinéma. Ainsi, la seconde partie de The Box s’emploie à lever une partie du voile mystérieux enveloppant Arlington Stewart (Franck Langella, juste parfait), le messager défiguré dont la besogne est de livrer la fameuse boîte. L’atmosphère anxiogène cède alors sa place à la métaphysique et aux monolithes aquatiques. Que voulez-vous, on ne se refait décidément pas ! Et si le rythme pâtit de ce changement de direction radicale, le film prend paradoxalement toute son ampleur thématique lors de cet acte science-fictionnel. Citant directement Sartre ou Arthur C. Clarke, empruntant au mythe de la pomme, The Box, allégorie du choix et du libre arbitre, regorge de tant d’idées et de niveaux de lecture qu’une seule et unique vision ne permettra pas de déflorer l’œuvre dans toute sa complexité.

Pour mettre en images son scénario foisonnant, pas d’esbroufe visuelle, le jeune réalisateur use au contraire d’une mise en scène classique et concise, subjuguée par différents travellings, gimmick parfaitement maîtrisé par le réalisateur. La magnifique photographie diaphane confère à l’ensemble une atmosphère surréaliste si chère à la Quatrième Dimension. A l’instar de ces deux précédents métrages, l’expérience proposée par Kelly se veut aussi sonore. La bande originale prend une nouvelle fois une importance prépondérante, avec en point d’orgue une séquence uniquement musicale, délestée de tous dialogues.

Le support HD est plus qu’indiqué pour se mater à loisirs cette œuvre si dense et laisser son esprit divaguer aux différentes interprétations possibles. L’image, précise, rend magistralement justice au monstrueux travail du chef op ainsi qu’à la reconstitution d’époque. Revers de la médaille, le 1080p est par contre sans pitié et les petits défauts d’intégrations du maquillage de Langella se font, dès lors, très visibles. Habitué à livrer des disques au contenu éditorial très riche, l’éditeur au chat déçoit légèrement du côté des bonus ! Agrémenté de deux featurettes supplémentaires, le blu-ray ne fait que reprendre les modules déjà présents sur le dvd, lui-même déjà bien peu garni. Si la courte durée de l’interview de Matheson s’explique aisément au regard de l’âge avancé de l’auteur (83 ans tout de même), il est fort regrettable que Richard Kelly ne se livre pas plus sur les nombreuses ramifications thématiques du film. A défaut, le dvdphage se rabattra sur l’instructif commentaire audio…

Film complexe et ludique, évoquant irrémédiablement Body Snatchers et à l’influence prégnante de Lynch, The Box, sujet aux fantasmes les plus fous, transcende le statut de simple adaptation pour appartenir tout entier à son auteur. Jeune surdoué du 7ème art, Richard Kelly confirme définitivement son statut d’artiste essentiel, qui, même dans le sérail de la production hollywoodienne, ne cède jamais à la facilité, approfondit sans cesse ses thématiques et porte tout simplement le cinéma de genre vers d’autres cieux…


A propos de l'auteur

Alex
Biberonné à l'animation japonaise et l'actionner 80's, Alex a passé son adolescence le nez plongé dans les comics Marvel et les yeux rivés sur les péloches horrifiques et fantastiques. Exigeant, souvent vulgaire, il navigue, depuis, entre les genres et ne prend plaisir qu'en aiguisant violemment sa plume tout en se roulant nu dans sa collection de figurines et DVD/BR...