Critique

A la sortie du film en salles, la critique caustique de notre Alex national avait fait bondir une tripotée de cinéphiles bercés aux battes de base-ball dans les genoux et à la presse faciale. Pas faute à un argumentaire pertinent et, par ailleurs, partagé par l’auteur de ces lignes : académique, adipeux donc fastidieux. Le twist bousillé dès les vingt premières minutes – pour une partie du public rompue au genre – amenuisait de fait l’intérêt du thriller psychotique, étirait en longueur un objet cinématographique aux indéniables qualités plastiques. Inutile donc de revenir sur le corps du film, profondément héritier d’Hitchcock, Alex ayant parfaitement exprimer la pensée de Pan (étant à court de synonymes et nous interdisant l’emploi de la première personne du singulier, autant se la jouer Delon). Il est pourtant des oeuvres dont la deuxième lecture éclairée devient ludique. On pense aux masterpieces de Shyamalan (Sixième Sens/Incassable/Le Village), forcément, mais aussi The Machinist, Fight Club et – dans une moindre mesure – Fenêtre Secrète. Entre autres. La seconde couche de Shutter Island – Scorsese le plus vu en France – accentue la faiblesse du film : la lourdeur des effets de style censés masquer la vérité. En contrepartie, l’édition blu-ray sublime les qualités d’un drame à niveaux de lecture foisonnants. Peut-être trop. Why so serious, little man ?

Shutter Island, pas de doute, est un film typiquement scorcesien : il expose son anti-héros anéanti en quête de rédemption, écrasé par la culpabilité et esclave de sa propre violence. A ce petit jeu, le réalisateur new-yorkais se révèle exceptionnel ; d’autant qu’il est épaulé d’un Leonardo DiCaprio tout en puissance à la limite de l’attaque cérébrale, précis bien qu’emporté dans le rôle du paranoïaque prêt à guérir mais butant sur toutes les phases du deuil : déni, colère, marchandage, dépression et… acceptation (?). C’est probablement l’une des grandes réussites du film. Cette fin, typique de l’immense nabot sicilien, d’une noirceur logique (ses personnages sont toujours intègres, malgré tout) nous conforte hélas, à la seconde vision, dans l’idée d’une certaine complexité illusoire, une stérilité masquée par des cadrages précis et une mise en scène certes remarquable.

Le trentième long de Martin, telles les phases de deuil de son protagonistes, s’invite au spectateur en plusieurs niveaux de lecture : L’enquête, d’abord. Sans doute la partie où le maître est le plus à l’aise (la première demi-heure tapée des cuivres monumentaux de Jennifer Dunnington – supervisés par le poto Robertson du légendaire groupe de rock The Band). Dramatiquement tendue comme un salut nazi, l’arrivée sur l’île et la découverte progressive de l’asile est inattaquable. Deuxième étage : la mise en scène du jeu de rôle géant. Intéressant de repérer les raccords foireux volontaires – ou pas – servis par Thelma Schoonmaker, fidèle de Scorcese), les nuances – parfois grossières – des acteurs Ruffalo et Kingsley ou les détails minutieux disséminés. Malheureusement, les astuces sont pataudes et malgré les plans fabuleux en intérieur et la photo exceptionnelle de Robert Richardson (Kill Bill) : on devine bien vite la supercherie. Troisième marche, l’explication. Sans doute la partie du métrage qui partage le plus, Scorsese abusant d’explications (v. la critique d’Alex). La quatrième approche du film pourrait produire une émulation, conduire à une réflexion personnelle du public sur les conditions d’isolement des internés, sur la légitimité de Teddy (aka Leo) à “mourir en homme bien plutôt que vivre en monstre”. L’avant-dernière séquence – qui précède ce dernier plan assez pourri sur le phare – dans laquelle Andrew joue à son tour le malade est assez ouverte pour permettre une réelle discussion autour du film. Voilà peut-être le vrai moment passionnant (en terme d’enjeu dramatique) de Shutter Island.

Bonus DVD : Les deux documentaires accompagnant la galette à 25 euros méritent-ils cette appellation ? Pourtant l’édition Blu-Ray, contenue dans une boîte rigide faisait danser les roustons : on s’attendait à l’artillerie lourde. Nous voilà avec deux reportages semi-promotionnels de vingt minutes environ, ponctués d’interviews lèche-cul, qui auront le mérite d’éclairer de détails les spectateurs les plus surpris par la révélation : Les Mystères de L’Île et Le Phare soutiennent le disque bleu ; le tout enrobé, il faut bien le reconnaître, d’une image parfaite (particulièrement les couleurs) et un son qui fait trembler le cendrier.

Faisons-nous l’avocat du diable, la chronique originelle du film étant relativement radicale (et tout-à-fait juste). Anesthésié, le schizophrène Shutter Island se révèle néanmoins, un putain de bijou visuel malheureusement monté comme un âne (…). La deuxième lecture amusera volontiers les spectateurs piégés lors de leur dépucelage en salles. Les autres, déjà bien fatigués de continuer à y croire, pourront au choix : s’ennuyer comme un rat (de laboratoire) ou comprendre le pourquoi du ratage… qui n’en serait pas un si le réalisateur ne s’appelait Martin.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.