Critique
Résumer cette libre adaptation du bouquin de Jon Ronson revient à tenter de tuer une chèvre d’un simple regard. Pour son troisième – mais premier “gros” – métrage, Grant Heslov est passé par schéma de pensée dit, en langage psychanalytique “d’involontaire prétention” * : «Débutant, il me faut un pitch simple. Prenons ce livre qui raconte l’histoire du journaliste Bob Wilton et son expérience avec la New Earth Army, une branche de l’armée US spécialisée dans le combat New Age et les capacités extra-sensorielles. À l’intérieur de cette bafouille, incorporons un tas de flash-backs et de péripéties irakiennes. Un jeu d’enfant unijambiste». Grant Heslov, vous le connaissez sûrement de vue… Mais la chose pour vous inconnue, c’est qu’il est un peu foufou. Le monsieur est le roi du second couteau. puisque nous avons pu croiser son regard de fouine dans True Lies de James Cameron, dans un épisode de X-Files (Via Negativa – qui évoque également le concept de “Troisième Œil”,) ou dans Good Night, and Good Luck, écrit pendant que son ami de longue date, George Clooney, brillait derrière la caméra. Le même George qui accepte ici de tenir l’un des premiers rôles masculins d’une salade de chèvres appétissante mais raide à avaler.
Salade de ton
Comédien et producteur plutôt actif à la filmographie hétéroclite, Heslov délaisse une temps le jeu, la conception artistique et financière pour enfourcher le fauteuil de réal’. «C’était un baptême du feu, concède-t-il au journaliste Rob Carnevale. J’ai foncé tête baissée sans me demander “où diable ai-je mis les pieds.” et le projet fut bien plus ambitieux que je ne le pensais». Nous ne pouvons le contredire. Le script concocté par Peter Straughan désire cerner toutes les possibilités offertes par le point de départ (l’armée a-t-elle, oui ou non, formé une escouade de super-soldats télékinésistes?), quitte à ne pas se concentrer sur le fil directeur («connais toi toi-même en Irak»). L’ambiance – indispensable pour servir le décalage souhaité par Heslov – s’en trouve dès lors bien difficile à développer. A la vision des Chèvres du Pentagone – tout à fait recommandable en DVD – on ne peut qu’être séduit par la tentative de folie contrôlée et cette approche spectatrice de l’absurde (Stephen Lang, bouffon de l’armée, ouvre le bal lors d’un premier plan à faire sourire les fans d’Avatar). Dans un esprit très Coen, le métrage débute dans un bureau par une séquence à rallonge plutôt surprenante et barrée. Puis nous est présenté notre anti-héros, le loser Ewan Mc Gregor journaliste à la ramasse qui espère découvrir grâce à l’énergumène et perché George Clooney… le sens de la vie. Du moins, la sienne. Pour terminer, on nous colle un troisième point de fuite, celle du doux-dingue de service, en la personne de Georgie le marchand de café.
Soldats… Dispersion !
Le ton, décalé, peine à s’imposer, Heslov jugulant chaque élan de trop nombreux flash-backs platoniques. La croisade spirituelle hyppie de Jeff Bridges – naturellement extraordinaire – dans les années 80 est impayable mais dessert maladroitement la trame principale ; conséquence d’un foisonnement d’images cinématographiques et culturelles absorbées, d’idées farfelues matérialisées dans une séries de sketches. Aucun espoir de quelconque empathie. Pourtant, Ewan Mc Gregor, George Clooney et, dans une moindre mesure Kevin Spacey, s’en donnent à coeur joie. Le rouquin campe un impeccable sensible paumé tandis que Clooney, dans un premier degré hallucinant, offre les meilleurs instants de comédie (notamment au volant d’une voiture pourrie…). Car il y a d’excellentes choses dans ces Chèvres du Pentagone. Pleins de petits bijoux de comédie qui, pris indépendamment, font de sympathiques scènettes déphasées. Nonobstant, dans sa globalité, le film de Heslov peine à trouver une structure narrative cohérente, jouant maladroitement de sa playlist idéale (rock gentiment psyché 70’s), trimant pour conserver tout du long une homogénéité visuelle et émotionnelle. Les Chèvres du Pentagone donne tout ce qu’il a dans la catégorie comédie militaire sans la subtilité ni les sursauts acides de l’impayable comédie d’action Les Rois du Désert ou, soyons dingues,… M.A.S.H.
Bonus : Ce n’est pas le DVD qui nous expliquera les errances structurelles des Chèvres du Pentagone. Outre les traditionnels commentaires audio – excellente idée d’avoir inclus de Jon Ronson, à l’origine du matériau originel – sont proposées quatre minutes de scènes additionnelles et 360 secondes (intéressantes mais…) de making-of. Menu famélique pour un film que l’on aurait aimé disséquer, histoire de comprendre la difficulté d’Heslov à découper ses Chèvres. Métaphoriquement, bien entendu.
Un titre barré, une bande de comédiens tout aussi décalés (McGregor, Clooney, Bridges, Spacey, Patrick, Lang), un traitement rigolard de l’armée agrémentés d’un ruminant cardiaque : tous les éléments sont là ! Mais Les Chèvres s’égarent, bêlant à-tout-va, slalomant maladroitement entre la comédie satirique et l’odyssée paranormale. À Grant Heslov, ne manquait plus qu’à rester focus, trouver un enjeu à tout ce foutoir, une raison d’exister – même si l’on sent le réalisateur pavé (d’Affinois) de bonnes intentions.









