Critique
Nous étions en droit, lors de la sortie ciné de La Route au cours du glacial décembre dernier, de s’interroger sur la pertinence d’une adaptation du Pulitzer apocalyptique signé Cormac McCarthy. Son roman éponyme, clair-obscur publié en 2006, tirait sa puissance émotionnelle du style inimitable de l’auteur, abusant avec brio et sincérité des énumérations (dans lesquels « et » remplace la virgule), des longues formules dénuées de verbes, dialogues épurés et viscéraux, assertion métaphysiques particulièrement sobres et aériennes. Dès lors, la peur d’une transposition signée Weinstein Company fut compréhensible, susceptible de “dénaturer” la parabole eschatologique que ce soit par l’utilisation abusive des effets spéciaux et ou un pathos exacerbé. La crainte s’est transformée en surprise avant l’annonce surprenante d’un réalisateur australien au préalable responsable d’un néo-western salué par la critique (The Proposition, sorti chez nous en catimini – en même temps que La Route). Si John Hillcoat bluffait par sa manière de cerner l’ambiance pesante des grands espaces désolés, le passage sur petit écran ne risquait-t-il pas de desservir ses somptueux plans panoramiques ? Réponse cendrée.
Quel pari de filmer du Cormac McCarthy ! John Hillcoat n’est certes pas le premier à s’y être frotté : Billy bob Thornton tentait sa chance en 2001 avec De si Jolis Chevaux, les frères Coen ont plus que brillamment restitué l’atmosphère de No Country For Old Men (2007) et Todd Field (Little Children, Carnivale) donnera sa version du proclamé meilleur bouquin de McCarthy, Blood Meridian (2011). Il faut être subtil pour s’attaquer au Cormac ; comprendre les hommes, leur rapport à la nature et à Dieu. Quoi de plus biblique que La Route, longue traversée d’un désert déshumanisé et peuplé d’animaux sur deux pattes, dans lequel un père-prophète se voit guider par la foi en son flis-Dieu. «Il est mon Dieu» susurre le père à propos de son garçon. Dans ce monde ravagé mais à l’optimisme éblouissant, John Hillcoat a la sacrée bonne idée de ne pas tomber dans le hors-sujet. Parce qu’au-delà de l’amour d’un père pour son fils, d’un constat un peu futile de la beauté de notre monde (l’arc-en-ciel, la canette de Coca) et du retour à l’animalité (cannibalisme, barbarie, coprophagie), ce qui ressort de The Road est terrible et beau à la fois : la culpabilité. Celle d’un messager/martyr pour son Tout-Puissant à qui il a imposé cette vision du monde, Corps Céleste fondamental “qui porte le feu sacré” et apportera le message d’espoir à tous les hommes.
Pour coller au format cinématographique, Hillcoat se voit forcé de piocher – au détriment des aspects contemplatifs du livre – dans les instants les plus parlants (le meurtre du pisseux, la cascade, la trappe, la grande maison). Non seulement cela marche du tonnerre grâce à son montage sans fioritures, mais l’Australien, avec toute l’intégrité du scénariste Joe Penhall (Some Voices), choisit une mise-en-scène âpre, dénuée de tout élément racoleur et parcourue de plans absolument brillants. A la lecture du DVD, revues trois fois ces deux scènes : l’arrivée sur la côte et l’incomparable séquence à double-tranchant du père de retour dans sa maison d’enfance (le coussin, le miroir… dégustez). Il est évident que John Hillcoat ne doit pas récolter seuls tous les fruits du succès d’estime de The Road. Le cinéaste s’est armé de deux atouts majeurs : un exceptionnel Espagnol directeur de la photo, Javier Aguirresarobe (Mar Adentro, The Others) et un interprète qui offre de sa personne pour habiter Le Père. Toujours brillant et investi (physiquement, psychologiquement), Viggo Mortensen donne de ses yeux vitreux et ses rides éloquentes toute la puissance du sacrifice et parvient à redonner ses lettres de noblesse à l’expression “renaître de ses cendres”.
Édité par Metropolitan, le DVD s’impose comme un objet dantesque pour les amoureux du métrage… et les lecteurs de McCarthy ! Le making-of se révèle passionnant pour découvrir les conditions de tournage et les lieux de shooting. Nous apprenons, par exemple qu’une partie du film a trouvé décor dans une Louisiane dévastée par le passage de l’Ouragan Katrina ! Par ailleurs, cinq scènes coupées viennent compléter le film comme autant de petites touches mortelles sur un tableau déjà bien sinistre. Concernant le lien roman/film, nous vous conseillons d’écouter le commentaire audio du réalisateur John Hillcoat ; bien que parfois austère, il n’est clairement pas là pour remplir la galette. Last but not least, spécialement pour ces demoiselles, le bestial Viggo Mortensen se met à nu lors d’une trop courte interview. Le film souffre probablement du passage sur petit écran, un large screen permettant de se faire happer par l’ambiance de La Route. Nous devrons nous en contenter mais préparons-nous pré-séance : lumières éteintes, volets fermés, radiateurs off, pas de bouffe mais deux paires de chaussettes.
S’il ne dégage pas la beauté morte du roman de Cormac McCarthy, la version de John Hillcoat impressionne d’âpreté, d’humilité et d’intégrité. Ne se pliant pas à la pression des studios et la vulgarité d’autres adaptations post-apocalyptiques, avec un budget restreint (20M$), le cinéaste n’utilise pas la fin du monde à la manière d’un vain théâtre spectaculaire mais telle une parabole biblique crépusculaire, parcourue d’optimisme ténébreux. Par La Route, John Hillcoat s’impose définitivement comme un réalisateur à suivre…
Un grand merci à CineTrafic de nous avoir fourni le DVD-test par l’intermédiaire de leur service DVDtrafic !









