Critique

Hey Judd ! On ne présente plus le business-geek Apatow, prince de la comédie subtilement “roman-régressive”, scénariste et producteur imposant du Frat Pack… Tant sa touch illumine la poilade US, tant son XXIe siècle regorge de petites “pépitreries” savoureuses (Ron Burgundy, Disjoncté, Rien que pour vos Cheveux, Ricky Bobby, SuperGrave, Frangins Malgré Eux, Sans Sarah, etc.). Gourou et chef de file d’un courant burlesque attachant, Apatow se déguise parfois en réalisateur de talent, cadrant ses histoires préférées – douces-amères à-la-cool – tous les deux ans, propulsant ainsi l’immense Steve Carrell dans un 40 ans, Toujours Puceau (2005) à croquer, offrant un premier rôle à son alter-ego Seth Rogen pour En Cloque, Mode d’Emploi (2007). Logique : en 2009 sortait relativement discrètement Funny People, rupture risquée car drame existentiel, film de personnages gravitant autour de son propre royaume : le rire. Avec un titre comme celui-ci, gratiné de comédiens débilo-nerds et un pitch morbide : hell yeah ! on va s’en payer une bonne ! On se calme, un peu abasourdi par la bourrasque stylistique : changement de ton radical. Funny People se déguste en film grave et introspectif. Derrière la gaudriole, il y a des corps avec des cerveaux dedans. Et de petits coeurs qui pètent…

Brosser le portrait de Funny People, troisième réalisation d’un réalisateur rompu à faire marrer, bousille les méninges. Exigeant et bavard, le conte est un sacré morceau dont les sujets pullulent et les chemins empruntés serpentent entre thèmes tantôt graves (la mort), tantôt mélancoliques (rédemption et seconde chance), parfois habituels des productions Apatow (l’amitié, l’amour). Pourtant, Funny People est bien le fils de son père : gravé dans un schéma narratif connu, tenu par des personnages ataviques, des acteurs identifiables, jusqu’à sa photo, souvent éclatante. Mais sous le soleil de Californie, non, tout n’est pas doré, Julien.

Funny People évoquera, certes, la célébrité. De celle qui rend riche autant qu’égocentrique et paranoïaque. Le personnage central, Georges Simmons, en est l’incarnation la plus cruelle : il a tout et tout perdu. Seul contre tous, tous le vénère. Nouveau venu dans le crew Apatow, Adam Sandler, gigolo gigotant habitué aux navets bas du front voire ras-le-slip, assomme son homme… Qui aurait imaginé un tel comique, bloqué au stade anal, si formidable acteur ? Le mec, c’est d’abord un corps, une trogne ; mi-moqueuse, mi-nigaude ; une élocution fatiguée et un regard de canasson usé : bel et bien celui du condamné. Condamné à mort dans le film mais condamné, dans la vie, à faire marrer des skaters power-punk en short et chaussettes blanches. Georges Simmons, image à peine déformée de la représentation de l’acteur (cf. les faux-films parodiques et débilisants dans le film recoupent sa propre filmographie), campe un anti-héros pitoyable, antipathique et évidemment affaibli ; bouffé par la médiatisation au point de s’être isolé du monde, paniquant à l’idée de ne pas savoir régler le câble, de s’endormir seul. Epouvanté par la solitude, il fait le geste le plus tragiquement absurde : engager un ami. Dans ce rôle, Seth Rogen – LE héros Apatow – devient le Pygmalion semblable à la carrière du bonhomme : cantonné aux seconds-rôles, pas assez beau pour taper l’affiche, pas assez vilain pour faire le con de service. En Ira Wright, juif débutant dans le stand-up, il témoigne de son image sympathique dans un rôle sur mesure : «je te paye pour ça, tu n’es pas mon ami». Candide mais pas stupide, il définit le nouveau Apatow : comment être toujours plus proche de ses personnages ? En les faisant encore plus humains et définitivement plus attachants. Des mecs comme nous.

Outre la déité Sandler et son Hercule Rogen, le public avide d’éjaculation de zygomatiques à grand coup de losers épiques et touchants trouvera la clique usuelle : Jonah Hill (SuperGrave), lui aussi en geek sous-exploité, Jason Schwartzman en jeune prétentieux et pseudo intello’, Aziz Ansari (I Love You, Man) ou la moitié du réalisateur, Leslie Mann – qui nous fait, entre parenthèses ou pas, un formidable accent jamaïquain et, à qui veut le voir, démontre un insoupçonné talent dramatique (Apatow lui-même n’en revient pas, dans le bonus Journal de Bord). Parmi les nouveaux venus, citons Aubrey Plaza dont nous entendrons très prochainement parler (mmmh Scott Pilgrim) et un Eric Bana (Hulk, Munich) émacié qui pète le feu dans un numéro macho aussi ridicule que chagrin.

Triste, Funny People l’est certainement. Ridicule, alors là… Armé d’un script joueur qui ne cercle son humour que dans l’univers auquel il appartient (mise en abyme emballée), Judd Apatow laisse juste parler ses comédiens, sans esbroufes techniques – malgré quelques plans sublimes (hôpital, regard de Sandler), comme s’il se contraignait à la transparence. Ainsi, les bonus DVD dévoile quelques ficelles : chaque acteur s’est essayé au stand-up en pré-production (bonus Journal de Bord), chaque personnage s’est livré préalablement à l’improvisation durant le tournage (bonus Bêtisier et Répliques)… Putain, Funny People, ça parle de mort et on ne disloque pas la mâchoire en repeignant d’urine le LCD : Non ; n’empêche que Funny People tape violemment dans le pathos, soufflant l’empathie avec l’honnêteté rare des grands conteurs, indescriptiblement et profondément bouleversant.

Nombreux ceux qui supputeront qu’il y avait, là, matière à faire deux films : la moitié traiterait de la médiatisation comme cause d’isolement social ; avec, au fond de la classe, la faucheuse tapant des doigts sur le bureau. La suivante pencherait vers la comédie romantique, l’idée de seconde chance, le mariage. Aberration que scinder les deux ! Apatow en est conscient, tant il joue du contraste (les vannes foireuses lorsqu’il faut se gausser, les répliques hilarantes quand il faut pleurer) et semble donner ce qu’il a de plus sombre, de plus névrosé. Oui, poser une première couche et attendre pour la seconde eut été dommage : en 2h30, Funny People développe un tel spectre narratif qu’on a largement de quoi manger en attendant une prochaine comédie trace-de-pneu.

Comme son titre ne l’indique pas, Funny People se regarde avec gravité, la mort et la solitude lâchant leurs vannes prouteuses au-dessus du rire. D’une surprenante maturité, la comédie claire-obscure apparaît tel un portrait dépressif mais pas dénué d’optimisme fragile, d’une joie presque forcée. Catharsis, mise en abyme de son cinéma, projection du réalisateur et de la production, miroir de la carrière des acteurs, ce troisième film – par ailleurs servi par une réalisation intense de lourdeur mais à fleur-de-peau, une direction d’acteurs astucieuse et un montage volontairement (?) étiré – s’impose comme une réflexion profonde sur le pouvoir salvateur du rire puis celui cynique et tranchant de la célébrité. Amitiés masculines, vie de famille, seconde chance : Apatow raconte comme s’il était au bout du chemin, apportant une justification, dévoilant une profession de foi. Ne prenez pas Funny People à la légère, voilà un grand film qui détruit tout ce que l’auteur a contribué à bâtir… Tout en posant les bases d’un avenir comique serein ; comme en témoigne la scène finale, autour d’un café : «eh mec, j’en ai une bien bonne»… Rires


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.