Critique
Breck Eisner… Ce nom ne vous évoque rien ? Nous non plus. Soyons foufous : fouillons. Quarantenaire américain barbu à casquette, Breck déploie une filmographie proportionnellement aussi défendable que son prénom. Bossant pour la téloche à l’occasion d’un unique épisode du très médiocre Invisible Man, le réalisateur débarque en 2007 au cinéma avec Sahara, comédie d’aventure insipide, palpitant comme une goule. A propos de undead, c’est donc à cet oiseau tombé du nid qu’incombe la tâche extravagante suivante, amorcée par la jeune – mais prolifique – société de production/distribution Overture Films : pondre une repompe de la correcte gueulante politique du zombie-movie The Crazies. Pour replacer les choses dans leur contexte, La Nuit des Fous Vivants (…), quatrième film du maître George A. Romero, sorti en 1973 (soit cinq ans après La Nuit des Morts-Vivants), critiquait méchamment – mais moins subtilement – le militaire US, alors embourbé dans le caca d’iguane du Viêt Nam.. D’où les interrogations : qui a eu cette idée folle ? À quel cerveau malade doit-on le remake absurde d’un tel brûlot contestataire et contextuel ? Pourquoi et par quel chemin de pensée boueux peut-on confier à un yes-man une reprise de The Crazies ? Nous avons tenté de répondre à ces questions en imaginant la conversation post projo-test entre un jeune goldenboy exalté de chez Overture (appelons-le Mike) ; un vieux briscard de la production, grincheux mais consciencieux (John)… et le réalisateur Breck Eisner. A vous, messieurs.
Mike – sourire Email Diamant – et John – clope au bec, bougon – entrent en salle de réunion. Breck, seul et dans le vague, prend des notes devant le remake de My Bloody Valentine… En mangeant des chips.
John : Mon Dieu…
Mike : Breck ! Wazaaaaa’ dude ?! Holy shit, tu nous as tué la gueule avec ton remake de The Crazies ! Je jouais à Angry Birds sur iPhone mais j’ai adoré ! Surtout la fin, avec ton clin d’oeil plan par plan au “Red is Dead” de La Cité de la Peur ! Le mécano essaie de buter Timothy Olyphant à la faucille, celui-ci le pousse, prend son briquet et lui fout le feu avant d’essayer de trouver les clés pour se barrer… Yeah ! Manquait plus que “il ne ne peut plus rien nous arriver d’affreux, maintenant”. Awesome. Ca a du être vachement excitant de reprendre George Romero, l’expert es zombification à portée métaphysique ?!
Breck : George qui ?
Mike : Euh… Ok !
John : Ceci explique cela…
Mike : Romero, dude ! Le mec qui a fait Zombie et récemment Diary of the Dead.
Breck : On m’a filé un scénar’, j’ai shooté sans trop me poser de question. Le screenplayer, Scott Kosar, a pondu les reboots Massacre à la Tronçonneuse (2003) et Amityville (2005). Jme suis dit : “Brecky, c’est un gage de qualité : fonce, Brecky, fonce…”.
John : Que t’aies un goûts de chiotte, passe encore… Mais que tu ne connaisses pas Romero au point d’être passé complètement à côté de l’aspect contestataire du métrage original… Pour produire un film d’épouvante même pas inquiétant… Tu en dis long sur la gueule de bois du cinéma de genre US, Brique.
Breck : C’est « Breck », en fait. J’voulais faire un film d’action-horreur, ouaip.
Mike : Un peu comme L’Armée des Morts de Zack Snyder !
John : Ta gueule, Mike. Insulte pas Snyder.
Mike : Euh… Ok !
John : Romero, en 73, essayait de dire quelque chose par-delà la contagion zombifiante : The Crazies se posait en frondeur, braquant littéralement l’autorité militaire ; la désignant comme organe exécutoire tout-puissant, dépourvu d’état d’âme, prêt à sacrifier pour juguler une pandémie qu’ils ont eux-mêmes créer… Une maladie transmissible qui rend fou ! Le comble de l’ironie, bordel Branque ! T’as pas pigé ça ?
Breck : C’est « Breck ». Ben… j’ai placé deux-trois types avec des masques à oxygène ; sont chargés de faire le ménage : ça claquait sur l’affiche.
Mike : Ouais, elle tue sa gueule l’affiche de base ! Bon, on a du la retirer pour mettre une fillette. Les enfants-tueurs, c’est tendance.
John : Le seul point positif dans ton film, Bronze, c’est d’avoir (involontairement) occulté tout autre regard que celui des contaminés pour amplifier le mystère. Heureusement : on peut être un manche mais avoir de la chance.
Mike : C’te scène de furieux, au début du film ! Le mec qui débarque avec sa carabine et se prend la bastos du shérif : ça tue, non ?
John : Les seuls plans potables de The Crazies. Une joie de courte durée, de suite annihilée par le cliché de la responsabilité policière (meurtre sous couvert d’une insigne) qui va hanter le métrage de son aura soporifique. Moins formel, l’autre point positif du bousin tient dans une grange : tu filmes pendant huit bonnes minutes une moissonneuse-batteuse en essayant de placer quelques effets de lumières sympatoches – on te sent expérimental, tu testes des trucs qui ont oublié d’être coupés au montage – puis tu reviens dans la maison où l’on assiste à l’immolation d’un jeune garçon et de sa mère. Là, on a quelque chose ; on ressent la folie pure, incontrôlable. Puis ça part en couilles pour respecter un cahier des charges : comment survivre lorsque la folie devient la norme.
Breck s’est endormi.
Mike et John allument la console et entame une campagne coopérative de Left For Dead 2.
Mike : En tous cas, le côté odyssée post-apocalyptique (traversée de paysages ravagés), ça déchire grave son grand-père.
John : Reste poli, jeune apathique. Disons que les instants de flottement – censés faire du monde un terrain de jeu d’aliénés – comble le vide scénaristique et dévoile les faiblesses d’un script qui se repose sur la succession de scénettes horrifiques… sans souci de cohérence ; de pénible (le dirlo et sa fourche, la partie de cache-cache dans le garde-manger), The Crazies glisse souvent vers le risible (le centre de lavage auto, le sacrifice final, la prise d’otage). Me suis rarement autant emmerdé depuis Légion, putain !
Breck se réveille, une chips sur le sourcil
Breck : Elle est arrivée ?
Mike : Pas encore. Par contre Radha Mitchell, si elle passe à la maison, je dors pas dans la baignoire…
John : Parlons-en des acteurs, bande de blaireaux orgiaques ! Timothy Olyphant, Radha Mitchell ! Moins charismatiques, tu meurs ! Quoique, j’ai beaucoup apprécié le petit “ouille” de Radha lorsqu’elle se prend une bombe H sur le coin de la permanente. Extraordinaire jeu facial de Olyphant alors qu’il retire un couteau de chasseur fiché dans le dos de sa main. Complètement à côté de la plaque, les comédiens se baladent un fusil à l’épaule entre deux baraques pourries, poursuivis par une scie à onglet castratrice ou une bande de rednecks chasseurs de perdrix…
Mike : Yeah ! Arrête, ça me dégoûte.
John : Pas mieux.
Après avoir expliqué à Mike que pour survivre dans un bon survival, il est impératif de rester homogène – ne pas perdre de vue l’objectif en se la jouant solo – John quitte le bureau et se dirige vers la projection d’un Freddy qu’il espère bien meilleur…
Il reste bien peu de choses du film original de George A. Romero. Ni la portée politique, ni même l’idée terrifiante d’une pourtant passionnante personnification de la folie. Dès lors, quel intérêt de The Crazies, remake sans âme parcouru d’incohérences, d’ellipses opportunistes et de remplissages sans panache ? Dépourvu d’enjeu, dilué dans une logique de survival, ce second essai de Breck Eisner est un narcotique à se taper la tête contre les murs feutrés des salles obscures…
Mike : Oh merde, dude ! Hey, Breck, réveille-toi : t’as un film à tourner !
Breck : Mmmh, encore ? C’est quoi ?
Mike : Flash Gordon !!!
Breck : … Flash qui ?











