Critique

Chrysalis se révèle, décidément, un distributeur discret mais efficient. En particulier lorsqu’il s’agit de nous proposer des films exposant le spectateur à des gosses avides d’hémoglobine. En début d’année, le glacial et brillant Morse, de Tomas Alfredson, montrait la relation ambiguë entre un jeune garçon et une vampirette. The Children, lui, met en scène une bande de sale gamins en proies à d’étranges pulsions meurtrières. Postulat charmant ouvrant ainsi sur la problématique séduisante : si les enfants mettaient en danger la vie de leurs parents, ces derniers seraient-ils capable de les abattre ? Limite borderline mais très culotté, le long-métrage d’épouvante du britannique Tom Shankland nous confronte aux terribles mimiques mystérieuses des bambins : regards fixes, expressions amorphes, morves au bords des lèvres, muscles tendus, comme prêts à bondir sur leur proies en usant de leurs statuts d’être fragiles et démunis. Le 21 octobre, c’est noël avant l’heure ; rangez les couteaux de cuisine et préparez-vous à la fessée de 2009 : The Children joue dans la cour des grands.

The Children n’est certainement pas le premier à utiliser les têtes blondes (ou pas) comme moteur de peur au cinéma. Au hasard et dans le genre, quelques mini-épouvantails ont sacrément foutu la frousse à n’importe quel adulte en âge de ne plus sucer que leur pouce : La Malédiction de Donner, l’inévitable Exorciste de Friedkin ou le sous-estimé Un Jeu d’Enfants du compatriote Laurent Tuel. The Children lorgne vers ce dernier. Vers la peur viscérale, clandestine, méta plus que physique. Si ce n’est que, dans sa catégorie, la production réduite de Tom Shankland les surpasse indéniablement. L’argent ne fait pas l’horreur.

S’il est très aisé de se faire à l’idée que les mioches puissent provoquer l’inquiétude (regardez-les, ces monstres, avec leurs yeux bleus et ronds, qui vous fixent ; qui pourraient tout aussi bien dire : « toi, dès que t’as le dos tourné, j’vais te faire la peau, mon grand »), il est difficile de restituer concrètement tel effroi à l’écran. De ce point de vu, là, Shankland en fait une force. Il explique, en notes de réalisation. : « quand, dans un film, la menace vient d’un enfant de 6 ans, l’approche visuelle doit être différente. Nous avons suivi un grand nombre de règles pour les filmer : angles bas, de derrière, des flash ; dans le but de rendre les enfants plus insaisissables et effrayants ». En effet. Nous savons par expérience que, sur un ring, un freluquet modèle adulte explose en deux rounds le plus balèze des gosses normalement constitués (à savoir humain). Or, Shankland parvient à capter, avec une simplicité apparente déstabilisante, la représentation horrifique de ces têtes d’anges. Pour cela, il use de quelques artifices bien sentis, telle une ambiance sonore stridente et pesante ou quelques plans silencieux et fixes de dix secondes dans lesquels les petiots prennent leur plus belle pose « Reganienne ». Alors, ne nous attendez pas à manger du streum XXS, les terreurs de The Children ne misent pas sur le physique : ils sont rusés, perfides et manipulateurs. Oui, ce sont des enfants.

Dans un bon film d’horreur, tout est dans l’expectative, L’art de faire monter la sauce bolo. La pression, le frisson. La première demi-heure pose les bases : quatre adultes, quatre enfants, et l’entre-deux, l’ado. Il est alors presque inconcevable, pour le spectateur (le pauvre, déjà mort mais il ne le sait pas encore) de deviner comment tout cela va tourner en eau de boudin. Pourtant, dans cette maison de campagne cerclée de neige, les jeux de regards incestueux (oncle/filleule) salissent déjà le tableau. Et lorsque les hostilités commencent, là où nous ne les attendons pas, le blanc cède place au grenat. Jusqu’aux dernières minutes de ce slasher infanticide. Bienvenue au cottage.

Le film pourrait bien mener démographiquement l’humanité à sa perte : au bout de combien de temps êtes-vous retournés vous baigner après avoir vu Les Dents de la Mer…?

Le panorama de The Children, forestier, enneigé, paradoxalement aussi éthéré qu’étoufant, permet de ressentir le malaise. Respirer puis étouffer. Le rythme imposé par le film est impeccable, géré de main de maître dans les moindres détails par un Tom Shankland qui ne rigole pas et surgit sans prévenir. Le bougre. Aux plans hyper serrés succèdent l’aérien. Les mouvements, rapides, fusent et coupent le souffle (littéralement). Tout va très lentement puis le train fantôme se met en branle. Le décalage entre la grandeur et la minutie, garanti par Shankland est parfait. A un plan en hauteur, limite isométrique s’enfile un cadrage serré contenu dans une petite tente d’enfant. Shankland a tout compris, on s’incline, motus, bouche cousue, et on attend sa prochaine boucherie.

Exercice périlleux que de réussir à faire éprouver au spectateur la peur face à la vision d’enfants enragés. Pourtant, The Children, rayonne ; tant dans la mise en scène ras du bitume et aérienne de Tom Shankland, l’ambiance sonore de Stephen Hilton, que dans le fond, tout au fond. Il serait nonobstant offensant de réduire The Children à une banale allégorie cynique de la suffisance parentale et de l’incompréhension de l’adolescent : couvert par la finesse, la magnificence de sa réalisation, et une économie de moyen éclairée, The Children est surtout un putain de film d’horreur, tellement réussi quant à la paranoïa inspirée par les gosses, que le film pourrait bien mener démographiquement l’humanité à sa perte : au bout de combien de temps êtes-vous retournés vous baigner après avoir vu Les Dents de la Mer…?


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.