Critique
Manipulation génétique, névrose atavique et science-fiction incestueuse : il n’en fallait pas plus pour exciter votre serviteur. Longtemps préservé jalousement dans l’éther des festivals dédiés (Gégardmer, Sundance), suspendu à la bravoure d’un distributeur, le chimérique Splice n’a failli jamais fouler le regard des spectateurs français. Malheur, le quatrième film du Canadien Vincenzo Natali sortira sous la chaleur de l’été (30 juin), dans les salles désertes de compatriotes bien trop occupés à se faire bronzer la croûte et prendre du bon temps que donner sa chance à cet intransigeant donc terrifiant film de genre… et de genres.
À l’origine titré «Hybrid», le judicieusement renommé Splice, bien qu’intrinsèquement composite, se définit finalement comme un “accouplement” (traduction VF possible) plutôt qu’une fusion hasardeuse. Alliage de styles mais également de distribution/production/réalisation venues des quatres coin du monde (France, Mexique, USA… et Mexique). Fruit défendu du réalisateur de Cube, Cypher et Nothing, Splice porte l’empreinte de son géniteur : il ne tergiverse nullement sur le gore, n’hésite pas un instant à briser les codes de déontologie, à claquer une unhappy end venu des tréfonds du corps et de l’âme. Bien plus abouti que ces deux derniers métrages et même que le surprenant Cube (1997), son petit dernier bénéficie de l’appui solide d’executive producers internationaux : Franck Chorot (36, quai des Orfèvres), Susan Montfort (Shoot ‘Em Up) et surtout… Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan, Hellboy), croyant dur comme fer au potentiel Natali et son malicieux Splice. À raison.
La capacité à surprendre de Splice est monumentale. Ecrite par Natali lui-même, la narration est la grande force de cette fable “post Dolly” sur la génétique. Avec fluidité, le réalisateur passe d’un (nombre réduit de) décor à l’autre – chacun temple créatif, conceptuel ou mortuaire : du labo à l’appartement, de la ferme à la forêt avec la limpidité qui donne tout le charme à une oeuvre protéiforme réussie. De la question d’éthique scientifique découle la problématique de parentalité artificielle, d’hérédité des comportements familiaux, de reproduction des schémas parentaux… et d’inceste. Avec le même soin apporté que sur les précédents arcs narratifs, Splice traite du rapport – dans tous les sens du terme – père/mère/enfant à grands coups d’allusion Œdipienne et complexe d’Électre. Shocking ! Le film de Vicenzo Natali va loin, refusant toutes compromissions comme pour défier les studios apathiques et frileux. Chaque pas qu’il fait dans cette histoire de science, de fiction horrifique et familiale, il le fait à fond. Là où d’autres se seraient contenter d’une banale histoire d’expérience mal tournée, Natali s’empare de ses conséquences pour amener le film dans les sphères largement plus risquées en terme d’images et d’audience.
Splice, ça tourne toujours mal ; pas pour cela que Natali filme comme un pied à deux doigts. Bénéficiant de l’expérience du photographe Tetsuo Nagata (La Môme, Narco) – rencontré sur le tournage de Paris, Je t’Aime, le cinéaste compose des ambiances sublimes, aussi diamétralement opposées (bleu aveuglant, jaune, noir/blanc) que le couple de protagonistes. Si tout n’est pas parfait (les placements dans le labo, l’entrepôt et le final), Natali cadre parfois comme un monstre. C’est le cas de toute la partie située dans la grange, sorte de montée en puissance dramatique et physique à base de tableaux familiaux en plans fixes et de retournements furieux à 180 degrés lorsque Dern, créature au centre de la tourmente… prend son envol.
Personnage-clé du récit Splice, Dern évolue à la manière d’un Pokemon, devenant véritablement humaine à la puberté. Création impitoyable de l’homme, elle devient redoutable à l’âge adulte mais la partie la plus intéressante du film concerne l’adolescence. Servie par la frenchy Delphine Chanéac d’un bout à l’autre de métamorphose, ce monstre des docteurs Frankenstein modernes se découvre peu à peu Lolita tentatrice, objet de convoitise obscène et magnifique. Prise de risque maximum pour l’actrice amaigrie et exposée physiquement, c’est aussi un splendide numéro de freak, le mariage de l’homme et de l’animal autant que prolongement de nos pulsions absolument : superbe et riche en interprétations. Face à elle, Adrien Brody et la toujours exceptionnelle Sarah Polley, cruelle, dévoilent un jeu d’une précision rare mais pas toujours justifié ; certaines mimiques de Brody et gestuelles de Polley entachent parfois les nombreuses subtilités réclamées par les rôles pour le moins déconcertants. Chacun parfait dans leur figure paternelle/maternelle et dans leur condition d’êtres sexués, ils interprètent foutremement bien deux branches généalogiques, deux miroirs d’un même ADN.
Comme nous le disions précédemment, la grande force de ce nouveau Vincenzo Natali, se cache non seulement dans le foisonnement passionnant de thèmes psychanalytiques, une savoureuse mise en scène et un mélange des genres absolument remarquables (SF, horreur, drame, fantastique), mais surtout l’abattement impitoyable de tous les clichés et codes abusifs qui polluent de plus en plus nos chères bobines ensanglantées. Jamais manichéen mais parfois cynique et fataliste, Splice pousse ses personnages dans leur derniers retranchements. Sans aucune irascibilité, toujours sur le fil, la fable distille une terreur de chaque instant, envoie à la gueule du spectateur un suspens ultra maîtrisé, mené par l’inéductabilité du dénouement dramatique, entraînant les protagonistes et leur progéniture dans le noir de la nuit hivernale et celui de la mort de l’âme.
Mutant, Splice est bien le fils de son père : il attaque sous la forme d’un thriller d’anticipation scientifique et se clôt tel un slasher fantastico-horrifique à résonance psychanalytique. Très loin des repompes hollywoodiennes et des métrages effleurant du bout de la queue le thème de la génétique, le joyau répugnant de Vincenzo Natali s’impose comme une proposition de cinéma salutaire et réjouissante. Jonglant avec l’éthique comme avec les balls de papa, Splice déroute ; par son approche sans concessions et jusqu’au-boutiste, par la qualité de sa mise en scène, sa photo dégénérée, par le regard poignant posé ses personnages et un recul providentiel sur le cinéma de genre contemporain. Attention, chef-d’oeuvre qui tâche.











