Critique

Dans le genre arlésienne, Mr. Nobody se pose là. Jaco van Dormael, réalisateur belge (sans blague?) du fameux Le Huitième Jour peut être fier de montrer son dernier film depuis treize ans. Pour l’occasion, le cinéaste s’est entouré de sa fidèle équipe et d’un casting international surprenant mais de haute volée ; toutes les conditions réunies pour un métrage inclassable, titubant entre le drame, la science-fiction et le fantastique et le gloubi-boulga scientifique. Mr. Nobody, exigeant, a le mérite d’être un étonnant tableau chimérique et fragmenté. Le plaisir de le regarder fonctionne en conséquence.

Mr. nobody est un film particulièrement ambitieux qui montre les multiples embranchements possibles d’une vie, celle de Nemo Nobody. L’action se déroule à diverses époques, elles-mêmes chevauchées de plusieurs réalités possibles. De quoi faire tourner la tête des spécialistes de multi-temporalité comme l’écrivain Terry Pratchett. Le métrage prend source dans un fait autant qu’une interrogation :sur le quai d’une gare, un train s’apprête à partir ; un gosse de neuf ans doit choisir s’il reste avec son père (Rhys Ifans, parfait comme d’habitude) ou sa mère (la belle Natasha Little) : Que choisir ? Car de ce ce choix découle plusieurs choix qui découlent sur encore plus de possibilités… Vous comprenez l’idée.

Si Mr. Nobody traite du hasard et l’imprévisibilité (la théorie du chaos), il s’agit en réalité d’une réflexion cornélienne sur l’imagination et son pouvoir de décision. Jared Leto, incroyable – dans la plupart des scènes – caméléon, n’est qu’un élément partiel de l’avenir de ce personnage divisé, lui-même ouvrant sur le futur de plusieurs personnages ; et notamment ses amours : Anna (organique Diane Kruger), Elise (diablement talentueuse Sarah Polley) ou Jeanne (Linh-Dan Pham, la moins présente à l’écran). Trois femmes qui génèrent autant d’horizons avec elles.

Que choisir ? Car de ce ce choix découle plusieurs choix qui découlent sur encore plus de possibilités… Vous comprenez l’idée.

Jaco van Dormael insiste particulièrement sur l’adolescence de Nemo, période charnière où l’on se définit en tant qu’individu. Et il a raison car c’est – et de très loin – la partie la plus intéressant de ces 2h20 de bobine. On assiste à la naissance d’un amour passionnel entre Nemo et Anna, 15 ans, interprétés avec une finesse et une sincérité hors-du-commun par deux comédiens à siuvre : le jeune Toby Regbo et la mystérieuse Juno Temple. Retenez ces noms, il vont faire parler d’eux, les chenapans. Toute la beauté de l’amour adolescent, sa fougue et ses interpénétrations contenues en quelques sublimes situations. Le premier baiser, les premiers contacts et les regards tremblants. Un plaisir brut. De la plage à la couette ; d’une table de cuisine aux bancs publiques. Magistral.

On connaît l’intérêt du réalisateur belge pour le montage. Ici, c’est un exercice de style complexe. L’auteur se ballade dans les styles, les époques, les ambiances (opposées mais comme figées dans le temps), les situations avec un talent monstre, quitte à perdre les spectateurs les moins vigilants… et les moins patients. Car Mr. Nobody, film composé de tableaux surréalistes qui s’emboîtent méthodiquement, s’enchaîne à une vitesse anarchique qui peut virer à l’overdose. Les années ne se suivent pas et se ressemblent peu… Pourtant, et c’est là tout le talent de van Dormael, le public parvient à saisir les mises en situations grâce à un souci du détail qui laisse à croire que le travail d’écriture en amont a du être monstrueux.

Un exercice de style complexe.

Le twist final (restez, pas de spoilers ici!), loin d’être décevant n’est pourtant pas à la hauteur de la grandeur des images. On en vient à penser que van Dormael s’est imposé un gargantuesque patchwork, se compliquant la vie pour finalement une idée tout bête. Seule reste la mise en scène absolument effarante, mélange entre les peintures de Wes Anderson (pour les points de fuites et les face-caméra/plans larges), le découpage “Polaroïd” d’un Jeunet et la froideur mystérieuse d’un Donnie Darko. La photo de Christophe Beaucarne (Paris) apporte l’ambiance éthérée de Mr Nobody.

Le gros défaut et l’immense qualité de ce film réside paradoxalement dans la concrétisation délicate du scénario de van Dormael : comment représenter une même scène deux fois sans lasser le spectateur ? Tordu. Il n’y parvient que sporadiquement, trompant l’ennui par des scènes “fil-rouge” clés servant d’interlude, respirations essoufflées sous forme d’informations spacio-temporelles. Mais tout de même… Alors que la vie de Nemo Nobody défile à toute allure (et plusieurs fois), les minutes, les vraies, nous semblent bien longues. Belles, très belles. Mais longues.

A force d’hésitations, Monsieur Personne ne va nulle part. La structure du film lasse après la première moitié du film, faute au propos et montage logiquement redondant. C’est pourtant un bel objet formel que ce Mr. Nobody, métrage au style visuel unique que seul le cinéma peut offrir, kaléidoscope dans lequel le spectateur fera preuve de volonté pour espérer suivre Nemo et Jaco. Si c’est le cas, nul doute que le voyage temporel en vaut la chandelle. Sinon, vous risquez fort de rester sur le quai de la gare.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.