Critique

Réalisateur de clips hallucinés (Björk, Beastie Boys, Weezer), il est surtout connu pour avoir matérialisé les idées folles – et follement géniales – du scénariste Charlie Kaufman de Dans La Peau de John Malkovitch et le fabuleux Adaptation. Michel Gondry… Pardon, Spike Jonze – les deux hommes partagent beaucoup de points communs : la carrière et l’imagination – était donc l’instrument rêvé pour mettre en bobine la parabole littéraire Where The Wild Things Are. Mais comment tirer, du classique onirique, puissant et terrifiant, de Maurice Sendak un long-métrage d’1h40 ?

Where The Wild Things Are, comme le dit Jonze et l’auteur original Sendak, n’est pas un film pour les enfants. C’est un film sur l’enfance. Lieu commun, la nuance est néanmoins totalement justifiée. Spike Jonze n’a pas réalisé une œuvre qui laisse la place au paradoxe. Il a la bonne idée de prendre le parti de la sincérité. La plus simple, celle qui parle. Ainsi, là où n’importe quel autre cinéaste donnerait une interprétation ironique à la séquence d’introduction bruyante, Jonze la fait succéder d’un plan posé et aérien. C’est sa manière de filmer l’enfance : une phase faite d’extrêmes, sans chichis cyniques. L’émotion brute. Cet honnêteté, l’équipe de Max-le film, la gardera tout au long du conte. Bien loin des accents satiriques et polissons de ses précédentes réalisations, Max et les Maximonstres est d’une transparence sans failles. Jamais inutilement bavard, le respect du bouquin de Stendak est total, permettant de se prendre la fable en plein face et sans détour. Anti-moralisateur, le film sonne comme une parfaite représentation passée de nos jeunes têtes bien remplies. L’émotion prend la forme du souvenir ému, pas celui de la nostalgie. C’est beau. Comme la mise en images.

Face à la caméra de Jonze, ils sont à la fois terribles et fascinants, impartiaux et turbulents. Ces monstres-là, ils nous ressemblent.[pullquote_left]

Max et les Maximonstres est habité par quelque chose de rare, d’organique et de visuel. Avant tout, c’est indéniablement un film de Spike Jonze (voir ses clips). Les plans sont larges, pleins de vides, laissent place à la circulation. Dans les moments de communion du jeune garçon avec ses nouveaux potes poilus, la caméra se fait très intimiste, montrant les deux côtés d’un esprit de 12 ans imaginatif, intelligent, blessé par le manque affectif. Décrire la mise en scène de Jonze se révèle relativement compliqué car, très exaltée, elle s’appuie beaucoup les décors splendides et sur la musique de Karen O (& The Kids) – ne pas écouter la B.O. n’est pas envisageable. La passionnante chanteuse des Yeah Yeah Yeahs, ici en symbiose avec l’esprit du livre, hante de sa voix évaporée, aussi libre et fougueuse que l’état d’esprit de Max ; l’harmonie audio/visuel est complète, offrant aux images un aspect fondant, presque irééel, leur conférant une allure sauvage (wild) décalée mais bizarrement cohérente. Cohérent, le film de Spike Jonze l’est toujours, et ce,malgré les caractères évidemment lunatiques de ses personnages. Ceux de Max et sa mère… Et la personnalité de ces (pas si tendres) Maximonstres.

Exceptée Catherine Keener, parfaite comme à son habitude, le seul acteur humain du film est un gamin. 12 ans au compteur et autant de talent et hardiesse sur une échelle de 1 à 12. Avec son énergie et sa trogne craquante cerclée de son costume de loup (pour le FBI : cette phase n’a aucune insinuation pédophiles) , Max Records – son vrai nom, prédestiné – est criant de charisme. Ses mimiques et son regard toujours débordant de vitalité – et de spleen – capte chaque moment intensément, avec sincérité et spontanéité. Faible créature à à l’inventivité salvatrice, il grandit et apprend face à des Maximonstres au gigantisme proportionnel à leur excès de personnalité. Cristallisant chacun des aspects de Max et de ses proches, ils sont tous diamétralement différents mais unis par le lunatique manque affectif paternel et maternel. Ils sont aussi très drôles. De Alexander, le bouc que personne n’écoute (doublé par Dano – Little Miss Sunshine) à Ira, mollasson au pif de Bergerac et la voix pleine de souffle (Forest Whitaker – Ghost Dog), ils sont identifiables rapidement et surtout diablement attachants. D’autant que Jonze a confié le doublage de ses hybrides animatroniques/numériques à des acteurs pertinents : James Gandolfini (Les Sporanos) vocalise un Carol bourru impressionnant, Catherine O’Hara (L’Etrange Noël de Monsieur Jack) est une Judith très maternelle tandis que l’excellent Chris Cooper (Adaptation) campe un Douglas calme et socialement démuni. Ces monstres-là portent bien leur nom. Face à la caméra de Jonze, ils sont à la fois terribles et fascinants, impartiaux et turbulents (ils aiment s’en mettre pleins la gueule- l’héritage de Jonze, scénariste de Jackass). Ces monstres-là, ils nous ressemblent.

Vaporeux, Max et les Maximonstres se regarde comme un coucher de soleil ; le plaisir que l’on en tirera dépendra de la capacité d’émerveillement et de la sensibilité de chacun. Peuplé d’images somptueuses, d’une ambiance aérienne portée par les chansons hantées de Karen O, le film de Spike Jonze n’en est pas vraiment un. Where The Wild Things Are, clip symbolique gorgé de réminiscences et d’émotions enfouies, conte à fleur-de-peau, bouleversante odyssée mélancolique de ce gosse solitaire mais libre, est une fable délicate et envoûtante. De grâce, oubliez un instant la sortie d’Avatar : un objet visuel qui fait tant de bien, il faut lui faire une place au chaud, le 16 décembre.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.