Critique
Pusher avait posé les bases de son cinéma, frontal et violent. Le réalisateur danois Nicolas Winding Refn prenait pourtant un malin plaisir à déjouer les attentes avec son Bronson, portrait carcéral, certes gentiment foiré, mais original et emprunt d’une volonté de s’éloigner complètement des sentiers battus du biopic trop souvent formaté. Aussi, malgré la relative déception engendrée par son dernier essai, Valhalla Rising (retitré chez nous Le Guerrier Silencieux, par peur sans doute de rebuter d’entrée de jeu une partie du public) n’avait rien perdu de son pouvoir de fascination.
Genre maudit, le film de viking reste, en effet, un rêve pelliculé pour les bouffeurs de péloche fracassés du casque. Du charcuté 13ème Guerrier de John McTiernan au médiocre Pathfinder (visuellement aguicheur car lorgnant sur l’esthétique Frazetta mais dénué de tout souffle épique), le barbu à nattes et sa grosse hache se font rares en pays cinématographique, quand bien même ces satanés nordiques et leur mythologie soient régulièrement pillés par l’heroic fantasy. Aussi, voir Refn embarquer à bord d’un Drakkar fît naître l’espoir d’enfin caresser le film de viking bourrin et ultime tant fantasmé, attendu et idéalisé. Sauf que rien n’est jamais aussi simple avec le réalisateur danois, et l’homme de prouver qu’il n’a que faire des attentes de son public, préférant bâtir une œuvre personnelle et ambitieuse…
Premier jour de tournage : Nicolas Winding Refn est déprimé, il ne connaît absolument rien aux vikings et cela ne l’intéresse plus, il veut désormais tourner un film de science-fiction !? Dyslexique et daltonien, le réalisateur est définitivement un auteur atypique, dont le comportement est révélateur d’un besoin compulsif de se mettre en danger. L’urgence comme forme de création, l’inconnu érigé en leitmotiv. Ainsi, Valhalla Rising, tourné dans l‘ordre chronologique, à l’instar du reste de sa filmo, débute comme un véritable film de viking à la brutalité sourde avant de s’enfoncer vers un ailleurs filmique. Un aller sans retour en terres hallucinées. Amateur de divertissement parfumé au maïs soufflé, ne suivez pas le guide dans cette excursion sous acides ! Aucun jugement de valeurs ici, nous possédons tous un rapport différent au cinéma, mais il est certain que de nombreux spectateurs vont se retrouver largués en métrage hostile.
Aucun dialogue pendant les 10 premières minutes, le film, à l’image de One-Eye, est quasi muet. Comptemplatif, ce trip sensoriel et sensitif est avant tout affaire de mise en scène et d’ambiance sonore. Magnifiés par un scope splendide, les cadres de Refn sont d’une puissance évocatrice rare, la photographie brumeuse de Morten Søborg accentuant le malaise et l’aspect onirique du métrage. Au carrefour des influences Valhalla Rising puise son inspiration chez Kubrick et Leone, et doit autant au film de Samurai qu’au western ou à la science fiction. Mais, loin de se retrouver concassé par le poids des références et de sombrer dans l’hommage creux et futile, le jeune cinéaste s’approprie tout simplement les codes avec brio pour construire un film excessivement personnel.
Exigeant, Valhalla Rising, telle une jeune vierge frigide, ne s’offre pas facilement au spectateur. Voyage au bout de l’enfer emprunt de symbolisme et de mythologie, le film de Refn brasse autant de thématiques, qu’il suscite d’interprétations et d’extrapolations. Impossible en 1h30 d’en saisir toute la richesse et la puissance, cette œuvre si singulière ne dévoilera ses clefs de compréhension qu’au fur et à mesure des multiples visions. Et que dire de l’interprétation de Mads Mikkelsen ? Alter-ego sur pellicules du réalisateur, l’acteur illumine par sa présence bestiale, et réussit à rendre intelligible le comportement de One-Eye par la seule expressivité de son regard et de sa gestuelle.
En se détournant du film de vikings classique, le cinéaste signe un véritable chef d’œuvre intemporel. Expurgé de dialogues explicatifs inutiles, Valhalla Rising est un morceau de cinéma pur, une œuvre protéiforme à la fois hallucinogène, hypnotisante et fascinante. A l’image de Bronson, ce Guerrier Silencieux n’évitera pas les réactions épidermiques. Peu importe, l’indifférence ne fait pas partie de la proposition cinématographique de Nicolas Winding Refn. Aussi, l’auteur passera aux yeux de certains comme un joli branleur se regardant trop filmer et se tripotant derrière le combo, alors que d’autres s’accorderont à dire qu’il est l’un des génies contemporains du 7ème art…










