Critique

Objectivement…difficile d’être objectif avec La Horde. Attendu depuis des lustres par une armée de geeks-vivants, ce premier film calibré pour les geeks, co-réalisé par un ex-critique assassin au statut de héraut geek, dispose d’emblée d’un capital sympathie à l’égard de son statut d’artefact, de ce qu’il représente et, surtout, de ce que l’on espère : une ogive, aux allures de cinéma de genre, pointée directement dans la gueule de l’industrie française. Bref : la pression.
Si Geek Culture ne peut que soutenir “la bande à Dahan”… Trois questions, nonobstant, de se poser : La Horde, malgré son aura savoureusement putréfiée, ne décevra-t-elle pas les amoureux du undead et ceux qui, comme nous, avons suivi son développement infernal ? Le film aura-t-il éventuellement le charisme de convertir l’Autre public, celui incapable de faire la différence Blade 2 / Blade 3 et celui plus habitué à zieuter la barbe de Kad Merad que le unstoppable high kick d’un Chuck Norris ? Dernière question but not least : “tu la veux, la grosse saucisse à René, hein ?!”. Si cette interrogation n’évoque rien pour vous, tant mieux : vous n’avez pas encore vu le film et pouvez lire la suite. Action !… Pardon : Akcheune !

La Horde, c’est d’abord un fantasme. Celui de Yannick Dahan, critique acerbe et chaud bouillant ; c’est probablement l’envie enfin assouvie d’une équipe convaincue ; mais c’est aussi l’aboutissement d’une attente – pour le coup – monstrueuse de professionnels et cinéphiles amoureux de septième Art gore et sans concessions, de déchirures anales à l’agrafeuse et autres descentes d’organes intentionnelles. Soutenu corps (littéralement) et âme par un public producteur (via Motion Sponsor) et financé par quelques boîtes aventureuses et couillues, La Horde se révèle un film important,“communautaire”, une œuvre hautement symbolique. Le but : faire, avec 2,8 millions d’Euros et un financement original et alternatif, un film de genre français… à l’américaine, et éventuellement décoincer le marché étriqué du cinéma hexagonal. Le tout en élevant droit vers le ciel, tel Arthur et son Excalibur, un majeur à l’ongle rongé en direction des Cahiers du Cinéma. Compliqué et culotté. Première expérience ou presque pour les réalisateurs, dépucelage massif pour la brochette d’acteurs à gueule cassées, défloration espérée d’un maximum de frenchies pour qui Jean-Pierre Martins ne vaudra jamais Bruce Willis. Galère, galère ; mais parlons du film.

Fusion pas si improbable entre Assaut de John Carpenter et le videogame Left 4 Dead de Valve, La Horde est – de l’aveu du porte-étendard Dahan – un “film d’action avec des zombies”. Confirmation. L’affiche tend à le prouver : un terreau de goules sur un parterre de pétards portés par deux bouchers et une Claude Perron tous tétons dehors. Comme si l’Apocalypse était prévue pour jeudi, le duo de réalisateurs concentrent tout leur amour dans leur bébé, toutes leurs influences, leurs visions. Ainsi La Horde se révèle, dès le départ, boursouflé d’idées pas toujours exécutées avec fluidité (la faute au montage?) : tantôt simili-Mann lors de l’arrivée dans la tour, caméra (gerbante) à l’épaule puis clin d’œil appuyé au boiteux de La Horde Sauvage ; tantôt séquences de joutes verbales entre gangsta’ et flicailles dignes du Central 13, tantôt baston à l’ancienne (comprenez actioner des 80-90′s contre de pauvres zombies plutôt amorphes et qui n’existent que pour se ramasser des coups de boules jubilatoires en mode Street Fighter); pour terminer par une série B à grands renforts de bourrinage outrancier.

Outrancier, c’est le mot qui trotte dans la tête du spectateur durant 1h30. Pas « badass » ni « hardcore« , comme dirait l’ami Dahan, nop. Outrancier. Pour coller au genre, La Horde n’y va pas par quatre chemins, deux tout au plus : des guns qui chient des bastos comme en l’an 40 durant une minute et vingt secondes sur un zombie, une surenchère de morts toutes plus violentes et jouissives les unes que les autres (ah Claude Perron et son cendrier, plat en fonte, réfrigérateur et petit crachat foireux…) et des dialogues ultra caricaturaux au point de devenir très fun. Saoulant, mais fun.

Car si l’on peut être tolérant sur les cadrages mal foutus (particulièrement au début du film, où l’on peine à se repérer dans l’espace) – mais sauvés par une ambiance du tonerre – et les effets visuels totalement ringards et inutiles (ralenti, tremblotes et autres accélérés échappés du bagage fortuné du critique Dahan), on ne peut pas se taire face aux dialogues décomposés. Yannick Dahan le disait lors d’une récente interview devant la caméra de Darkplanneur : il est particulièrement délicat de restituer, dans la langue de Molière, le rythme et l’intonation coup de poing de certaines répliques américaines. Il avait raison, le bougre ; alors pourquoi tenter le diablotin ? Essayez, vous, de traduire littéralement « Are you kidding me, mozafcuka’ ? What the fuckin’ fuck, kid ? »… La Horde, corones dans la bouche, se lâche volontiers. Le problème : Eriq Ebouaney n’est pas Samuel L. Jackson, Doudou Masta n’est pas Terrence Howard et Yves Pignot est tout sauf crédible en René. Atroce caricature du franchouillard qui n’est toujours pas revenu d’Indochine (la guerre, pas le groupe que l’on a tous vite oublié), ce dernier se permet, en pleine humiliation – grossière et insignifiante – d’une zombie, des phrases chocs du genre : « tu la veux la grosse saucisse à René, hein ?! Tu la veux, hein ? » Charmant. Dégrafant le soutif’ de la même créature, il enchaîne : « Elle a de beaux restes, hein l’asticot, hein, hein !? Héhéhé !« . Z’en voulez encore ? On vous passe les « on va leur faire valser les roubignoles, hein les jeunes, hein hein ?!! » Insupportable. Hilarant car décalé ; mais pitoyable… car vraiment trop décalé. On se prend à se demander si l’on rit des répliques volontairement immodérées ou si l’on ne fait que se moquer de comédiens effroyablement à côté de la plaque. Nul doute que ces tirades démesurées plairont aux puristes mais les plus coincés ne pourront s’empêcher de se demander pourquoi le personnage pousse un cri de rage en tombant à genoux, les bras écartés et la bave aux lèvres, comme perdu dans la jungle de Platoon.

Tabula rasa des défauts qui plombent l’ambiance, il faut avouer que La Horde balance sévère.

Pourquoi , les scénaristes (les deux réalisateurs appuyés par deux critiques) ont voulu assaisonner la bande de joyeux drilles d’histoires personnelles aussi convenues et mal présentées. René a perdu sa femme, les frères africains ont un passé douloureux, la femme tient à devenir un animal impitoyable afin de donner la vie… D’une part, on s’en contre-fout pas mal ; d’autre part, résulte de cette profondeur artificielle une rupture de rythme contrariante et qui n’étoffe pas un scénario dont les bases suffisaient largement à convaincre : on tabasse les morts pour qu’ils ne se relèvent pas deux fois. Point. Certainement pas aidé par des acteurs proche de -12 sur l’échelle de la comédie , le script se disperse, blindé d’incohérences (Dieu que l’hommage à Conan Le Barbare est pénible et absurde – les infectés peuvent courir mais ne parviennent pas à monter sur une caisse ou s’agit-il d’un canon du genre ?) et d’hommages abusifs au cinéma musclé qui ne rendent clairement pas service au spectateur qui, le pauvre, finit par en conclure, balançant la tête avec un petit sourire conquis : Ils ont du prendre leur pied, ces cons-là. L’esprit « cinéma de genre » ne respire jamais aussi fort que dans ces instants espiègles.

Tabula rasa des défauts qui plombent l’ambiance, il faut avouer que La Horde balance sévère, comme disent les jeunes. Vas-y que je te repeins les murs de cervelle, que je vérifie tes réflexes à coups de couteaux dans la colonne vertébrale. Les scènes d’action purement physiques sont rares mais sacrément jouissives malgré l’abus de mouvements de caméra et l »utilisation d’une certaine illisibilité contrôlée pour masquer les effets spéciaux limités. Rocher et Dahan prennent un pied phénoménal et communicatif à montrer les corps tomber et l’hémoglobine gicler. Promesse tenue. Super combo. Certains pervers à tendance psychopathe seront ravis.

En dépit d’erreurs de jeunesse et – plus grave – de grosses lacunes scénaristiques et rollercoaster fulugrances / ratages dans la réalisation (même si les deux compères savent diriger les acteurs et connaissent leur sujet sur le bout des doigts), La Horde offre quelques éclaboussures cérébrales majeures et propose une certaine idée du cinéma de genre à-la-française. Pliant sous les clichés et les influences au point de se rompre les reins et de lâcher la main du spectateur dans cette tour de banlieue décharnée, le film de Dahan et Rocher peine à se trouver et à convaincre. “Alors quoi ? Trois putains d’étoiles ?! Les mecs de GeekCulture ont pourri un film pour moins que ça, les ordures ! Z’ont été payés ou quoi ?! ”, pourrait-on s’interpeller gaiement. Nous répondrons par la négative, nous justifiant par le simple fait que nous avions effectivement demandé à être rémunéré et que la production a rejeté l’idée : z’avaient plus un rond. Car tourner un film de ce type dans notre beau pays s’avère un incroyable baptême du feu, une croisade version armée des morts, utopie aussi irréalisable qu’un film intéressant avec Sophie Marceau. La Horde montre son cul à l’industrie frenchy, se permettant quelques coups de testicule au passage et levant bien haut son doigt quitte à se prendre les pieds dans le pantalon. Espérons que le cinéma de genre ne chopera pas froid ; car dehors il neige et le printemps semble loin.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.