Critique

Kick-Ass ou la vie ! Dans un état de transe quasi hallucinatoire, Pan avait fait de ces quelques mots son étendard durant de longues semaines. Non pas que ce fidèle rédacteur anciennement chevelu ait eu un quelconque besoin d’attendre le film de Matthew Vaughn pour (se faire) enfiler un masque et arpenter les dédales sordides de la capitale afin de combattre (à sa façon) le crime avec son gros bâton, mais, comme nous tous, il fondait de grands espoirs sur cette adaptation du comic-book de Mark Millar. Il faut reconnaître que la bande annonce en jetait sacrément, réussissant presque à nous faire oublier l’œuvre originale, pourtant fondamentalement essentielle à l’appréhension du film. Back to basics, donc.

Moins nauséabond que l’immonde Wanted, sans doute le « chef d’œuvre » du bonhomme, Kick-Ass n’en restait pas moins pollué par la provocation gratuite et bas du front de Millar. N’y voyez aucun intégrisme anti-hype déplacé, au contraire, Geek Culture se réjouit lorsqu’un auteur talentueux dépasse le cercle de la sacro-sainte communauté geek pour bénéficier d’une exposition légitime. Il n’est point question ici de militantisme exacerbé, mais plutôt d’objectivité. Millar n’est rien d’autre qu’un gros branleur se la jouant cool attitude pour lecteurs de moins de 16 ans, qui, au mieux, accouche d’un truc médiocre et, au pire, vomit un monument de débilité pseudo-subversive. Autant dire qu’un véritable travail d’adaptation s’imposait afin de donner vie sur grand écran à cette bande d’adolescents en costumes sans tomber dans le brassage de vide caractéristique du comic-book.

Car, paradoxalement, l’éternel débat sur l’utilité de l’adaptation cinématographique ne pouvait trouver meilleur avocat que Kick-Ass. Entre les transpositions cases par cases de pavés définitifs inadaptables (Watchmen) parfois plus que discutables et les sodomies de séries sans préservatifs ni lubrifiant (Hellblazer, Wolverine, Blade 3…), le comic-book US a pris un sacré coup dans les valseuses au cours de la présente décennie. Or, très justement qualifié de storyboard calibré par Pan, Kick-Ass, bien que foisonnant d’idées merdiques, pouvait compter sur un pitch alléchant et un développement très conventionnel, à défaut d’être novateur, le propulsant, ainsi, matériel idéal pour une adaptation sur grand écran. L’occasion parfaite pour Vaughn et son équipe de puiser les quelques bonnes idées parsemant le comics, d’effectuer le ravalement de façade de rigueur et de surpasser une œuvre originale somme toute très moyenne…

Souvent mise en cause par les fanbases, la fidélité du long métrage ne pourra que difficilement être attaquée. Bien sûr, différents ajustements ont été nécessaires, mais tout est pratiquement là, sous nos yeux, au cadre près même sur certaines séquences. Sauf que la fidélité n’a jamais été un gage de qualité, et Kick-Ass de vérifier cette lapalissade. Il est évident que ce qui fonctionne au sein des pages d’un comics ne trouve pas le même echo sur grand écran. Aussi, cette volonté de pomper jusqu’à la moelle le modèle de papier (pourtant à moitié faisandé), et cette incapacité totale à prendre du recul sur un scénario original faussement subversif, mais véritablement crétin, d’un auteur érigeant l’arrogance au rang de technique d’écriture, rendent l’ensemble profondément bancal.

Le cul entre deux chaises, Kick-Ass se trimballe, en effet, un sacré problème de personnalité. Rien de plus normal, me direz-vous, pour un film mettant en scène un jeune homme prompt à revêtir un costume en forme de capote géante et se rêvant super-héros bottant le dérrière de la racaille l’heure de la fin des cours venue. A l’image de son héros, le métrage se cherche, teste ses limites et celles du spectateur, naviguant entre la parodie absolument ridicule de super-héros movie (le final est d’une connerie ahurissante), le soap teen à la fois ennuyeux et crétin, et le polar. C’est bien évidemment ce dernier aspect que Matthew Vaughn (le très bon Layer Cake) maîtrise le mieux. Mais, même dans ses meilleurs moments, Kick-Ass reste parasité par la condescendance de son auteur. Au demeurant très réussie et nourrie d’enjeux, la scène de torture vire, par exemple, à la répulsion la plus totale lorsque la voix-off nous explique avec force humilité et finesse que nous ne sommes finalement que des abrutis tenus par les testicules…

Hormis un montage parfois trop cut (mais bordel, vous ne pouvez pas arrêter de surdécouper les séquences de poursuites ?), la réalisation fait le job, sans génie mais avec une maîtrise évidente. La plus grosse satisfaction est à chercher du côté du cast. Si Aaron Johnson s’en tire plutôt bien dans le rôle du loser masturbateur compulsif, le duo Chloë Moretz ((500) jours ensemble) et Nicolas Cage casse l’écran. Ce dernier confirme sa rédemption, lui qui, depuis plusieurs années, cachetonne en roue libre dans nombre de purges pour payer la pension alimentaire de son ex-femme… Christopher Mintz-Plasse, LE Mc Lovin de Supergrave, fait ni plus, ni moins que ce que l’on attend de lui, alors que Mark Strong n’est pas forcément à son aise lorsque le film se vautre dans la gaudriole. On le comprend.

Devant le vide abyssal de son long-métrage, Vaughn joue à fond la carte poudre aux yeux, violence cradingue (mais pas trop non plus, faut pas déconner) complaisante à l’appui mais surtout gros sound track, bien trop assourdissant pour être honnête et conférant à certaines scènes une dimension clippesque malvenue. Mais cette farce trop empruntée ne serait pas complète sans les inévitables clins d’œil bien lourdingues (l’affiche d’Hellboy, la référence à Lost, l’hommage au FPS, etc.) à la frange geek du public. Loin de masquer la vacuité de cette entreprise, ce racolage putassier ne fait qu’accentuer le cruel manque de sincérité d’un projet puant de démagogie.

Matthew Vaughn a beau rôle de cracher sa haine à l’égard du système hollywoodien dans la presse. Encore faudrait-il que le réalisateur anglais soit crédible ! Politiquement très correct, Kick-Ass ne se distingue finalement guère sur le fond d’un quelconque blockbuster américain. Derrière ses atours de brulot subversif se cache en réalité un pamphlet bien plus moralisateur qu’il n’y paraît. Nous l’avions rêvé fun, nous l’avions pensé adulte, nous l’avions idéalisé jouissif, mais Kick-Ass est un sommet de bêtise crasse sauvé du ratage intégral par une interprétation convaincante et une mise en scène carrée. Placé trop rapidement (et naïvement) sur un piédestal, le long-métrage s’éclate, tête la première, sur le bitume. Mais, le plus navrant dans tout ça ? La suite est déjà en réanimation…



A propos de l'auteur

Alex
Biberonné à l'animation japonaise et l'actionner 80's, Alex a passé son adolescence le nez plongé dans les comics Marvel et les yeux rivés sur les péloches horrifiques et fantastiques. Exigeant, souvent vulgaire, il navigue, depuis, entre les genres et ne prend plaisir qu'en aiguisant violemment sa plume tout en se roulant nu dans sa collection de figurines et DVD/BR...