Critique

Qui suit régulièrement Geek Culture suppose que nous allons profiter du fait que I Love You Philip Morris traite très librement de l’homosexualité masculine pour gorger cette chronique de vannes crypto-gays immodérées… A cette présomption, réfutons. C’est triste… mais ne serait-il pas trop facile, pour cette chronique, de se rouler ainsi dans la fange ? Diffusé il y a plus d’un an au Sundance Film Festival et en mai dernier à Cannes, I Love You Phillip Morris (ILYPM) est l’œuvre d’un duo de scénaristes “connu” depuis le très mauvais Comme Chiens et Chats (2001), Les Looney Tunes Passent à l’Action de Joe Dante (2003) ou le léger Bad Santa (2004). Premier film derrière la caméra pour John Requa et Glenn Ficarra et dépucelage qui ne bénéficiera pas de la tolérance propre aux premières fois tant ILYPM apparaît maîtrisé d’un bout à l’autre. Premier film qui faillit bien rester au placard face à la frilosité des producteurs américains mais finalement sauvé par le compatriote Besson via Europa. So frenchy, non ?!

Répondons directement à la question sur tous les yeux de ceux qui n’ont pas eu encore la chance de se frotter à cette biographie hyperbolique : farce à la Farrelly ou drame à la Philadelphia ? Autant être clair : RAV, comme disent les jeunes. ILYPM naviguent, tantôt avec légèreté tantôt avec gravité, entre la comédie dramatique, le biopic avec une bonne dose de pitreries Carreysiennes. De même, inutile de se projeter à travers la bande-annonce aguicheuse misant clairement sur l’aspect très humoristique – pourtant accessoire. ILYPM coquine de près avec le bouquin original éponyme – ou presque – au titre aussi long que les conquêtes masculines d’Alex, I Love You Phillip Morris : A True Story of Life, Love and Prison Breaks de Steve McVicke. Épopée véridique, les deux portraits retracent la vie d’un homme né dans le mensonge, éperdument amoureux et véritable anguille de prison. Comment ça “Pan ne s’est pas foulé pour décrire le genre auquel appartient le nouveau Jim Carrey” ? C’est pourtant idéalement résumé sur la première de couverture ; la problématique étant désormais de déterminer la portée de ILYPM. Mais aurons-nous assez de recul ?…

ILYPM traite donc de la relation passionnelle entre un ex hétéro, Steven Russel (Jim Carrey), et le candide Phillip Morris interprété par un Ewan McGregor surprenant. Si le métrage de Requa et Ficarra pourrait très facilement – faute à cette immonde affiche française puante de cliché – se déguiser en comédie sur l’homosexualité, il n’en est rien ou pas tout à fait même si les réalisateurs ne peuvent s’empêcher de plonger l’ami Jim dans les affreux stéréotypes gays des eighties. Produit par Andrew Lazar, à qui l’on doit le très plaisant Confessions d’un Homme Dangereux, ILYPM se révèle en surface dans la même veine : l’histoire d’un mec, extrêmement exalté et donc particulièrement exaltant, authentique – on nous l’assure, promis, juré, craché – qui trouve en Jim Carrey un parfait imitateur : Steven le menteur, l’escroc diablement intelligent et envoûtant. Dans la forme, c’est nettement plus flashy, catchy, sexy. Si la mise en scène reste ultra classique, le découpage du film se révèle plus intéressant grâce à ce rythme soutenu calqué sur l’élévation sociale et amoureuse de Steven ou bien sa déchéance (quant à elle beaucoup moins brutale). Le pari est donc à moitié réussie, faute à la cohérence d’un récit en forme de rollercoaster rose et noir.

 

ILYPM intéresse davantage lorsque McGregor crache du sperme dans la mer translucide des Seychelles avant que Jim Carrey ne remonte son pantalon les quatre fers en l’air.

ILYPM intéresse davantage lorsqu’il fait son mauvais garçon, quand, par exemple, Requa et Ficarra – ça sonne bien, non ? – font cracher du sperme à McGregor dans la mer translucide des Seychelles avant que Jim Carrey ne remonte son pantalon les quatre fers en l’air. Pas très fin mais paradoxalement… profond. Une profondeur qui manque cruellement – raccord au film – les trois-quarts du temps comme si l’inouïe personnalité de Steven Russell et son improbable romantisme ne suffisait pas à surprendre (en levrette, vous verrez) et étonner. On en revient pourtant constamment à attendre la prochaine gaudriole de l’immense Jim Carrey. L’acteur, après l’immonde Numéro 23 et le conventionnel Yes Man retrouve enfin un rôle taillé pour son talent. Le visage marqué, c’est un Carrey bien amoché qui se glisse dans la peau d’un grand farceur gesticulant et inspiré. Bien épaulé par Ewan McGregor qui en fait des caisses, Carrey peine pourtant à se laisser aller dans le registre intime ; peut-être pas suffisamment canalisé par Ficarra et Requa comme les Farrelly, Gondry ou Weir ont pu le faire.

Parcouru de fulgurances, réglé comme une horloge, ce premier film de Requa et Ficarra se découvre une subversion latente savoureuse juste entachée par une dispersion stylistique qui bloque quelque peu l’empathie envers le protagoniste. Jim Carrey – jamais aussi bon que lorsqu’il ne fait pas le con – donne la stature suffisante à Steven Russel, personnage hors-norme plus politique qu’il n’aurait voulu ; et si l’on reste subjugué par le caractère véridique de ce conte (très) moderne, cette ode à l’amour, I Love You Philip Morris passe à un poil de cul du très bon film ; celui, grand public, qui aura au moins eu les couilles de ne pas trop s’appuyer sur les clichés pour tenter de dépasser les « genres ».


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.