Critique

27 ans de carrière et seulement 8 films. Le moins que l’on puisse dire c’est que Kathryn Bigelow (mariée l’espace de 2 ans à James Cameron pour la petite histoire…) aime prendre son temps ! A moins que le système hollywoodien ne soit pas des plus appropriés pour la réalisatrice de Strange Days. Il faut dire qu’hormis Point Break, aucun des films de Bigelow n’a réellement cartonné le box office. Dès lors, difficile de faire bonne figure aux yeux des rentiers d’Hollywood, même pour une artiste unanimement saluée, et d’obtenir les financements nécessaires à la mise en chantier de ses projets, la dame n’étant pas non plus du genre à faire des concessions ou à se plier aux désidératas des studios tel un quelconque yes-man. C’est donc tout naturellement vers le circuit indépendant que la réalisatrice s’est tournée pour son Démineurs, film né d’une discussion avec le journaliste Mark Boal (également scénariste du film). Ainsi, après avoir glané quelques 11 millions de billets verts, Bigelow s’est donc mise en tête de raconter le quotidien de ces hommes qui se portent volontaires pour désamorcer des engins explosifs à l’aide de simples pinces…

Malgré des œuvres à la qualité hétéroclite, la capacité du cinéma US à traiter des traumatismes récents de la nation reste fascinante. Cet aparté énoncé, intéressons-nous donc un peu à ce Démineurs… Le conflit irakien ayant déjà donné lieu à plusieurs longs métrages (Redacted de De Palma, Dans la vallée d’Elah de Paul Haggis), Kathryn Bigelow avait-elle réellement quelque chose de différent à apporter à la vision cinématographique de cette guerre ? D’autant plus que la cinéaste adopte la très à la mode caméra à l’épaule. Sans s’étendre une nouvelle fois sur ce procédé, formidable outil d’immersion trop souvent utilisé pour masquer le manque de point de vue de mise en scène et/ou pallier à un budget réduit, il y a quand même un côté fortement exaspérant à voir toutes les productions actuelles contaminées par le virus de la shaky cam.

Caractériser les personnages par la simple mise en scène.

Mais, défendant bec et ongles les velléités immersives de sa réalisation, il faut bien avouer que Kathryn Bigelow réussit parfaitement son coup et livre un film à la tension permanente ! Cramponnez-vous à votre siège, Démineurs est un véritable shoot d’adrénaline ! Multipliant les angles de vue, cadrant ses acteurs au plus près, la réalisatrice fait une parfaite utilisation de la caméra portée et insuffle une incroyable vigueur à son film sans jamais nuire à sa lisibilité. Complètement maîtrisée, la prodigieuse gestion de l’espace retranscrit à merveille la topographie des lieux.

Magnifique sur la forme, Démineurs risque, par contre, de décontenancer les amateurs de structures scénaristiques classiques. Le film est, en effet, une succession d’étouffantes scènes de déminage pas franchement reliées entre elles, l’objectif de Bigelow étant de caractériser les personnages par la simple mise en scène. Pas de dialogues à rallonges inutiles et stupides sur les états d’âmes de ces engagés américains histoire de faire comprendre au spectateur (trop souvent considéré comme un crétin…) ce qui se passe dans la tête des personnages. Non, ici tout est explicité par la simple réalisation. Ce parti pris n’est bien évidemment possible que grâce au talent du casting. Dans la peau du sergent James, fou furieux accro à l’adrénaline, Jeremy Renner (28 semaines plus tard) s’offre une composition de très haut niveau. A ces côtés, Anthony Mackie et Brian Geraghty font beaucoup plus que lui rendre la réplique et s’en sortent avec les honneurs. Petit plaisir de cinéphiles, Démineurs est également l’occasion de retrouver les excellents Guy Pearce, Ralph Fiennes et David Morse pour de furtives apparitions.

Autre choix extrêmement courageux de la part de Bigelow, Démineurs ne prend jamais position sur la présence américaine en Irak, et risque de se heurter aux critiques des journalistes ayant un besoin compulsif de tout ranger dans des cases… Mais, plutôt que de se lancer dans des diatribes idéologiques et politiques nauséabondes, le film préfère s’intéresser au quotidien de cette équipe de déminage, conférant à l’ensemble un réalisme accru. Dés lors, il est fort dommage que les 10 dernières minutes de Démineurs ne soient pas à la hauteur du reste, s’employant à nous faire comprendre l’addiction que peut provoquer la guerre alors même que Bigelow s’est acharnée à faire passer cette idée via son excellente mise en scène. En l’état, et malgré cet épilogue superflu, Démineurs, avec son budget réduit, est un putain de film d’action, viscéral et étouffant, qui bote le cul de nombre de blockbusters et prouve qu’il est possible d’évoquer sur pellicules cet inextricable conflit sans tomber dans l’analyse de comptoir ou le lacrymale répugnant et facile…


A propos de l'auteur

Alex
Biberonné à l'animation japonaise et l'actionner 80's, Alex a passé son adolescence le nez plongé dans les comics Marvel et les yeux rivés sur les péloches horrifiques et fantastiques. Exigeant, souvent vulgaire, il navigue, depuis, entre les genres et ne prend plaisir qu'en aiguisant violemment sa plume tout en se roulant nu dans sa collection de figurines et DVD/BR...