Critique
Lorsqu’un réalisateur étranger – d’un pays nordique de surcroît – accouche d’un succès d’estime international, il a de fortes chances d’être attiré par les sirènes des gros studios. Ergo, il a de grandes chances de faire de la merde. Dans fuite des cerveaux, notez “fuite”. Recruté par la société de production british Working Title (pas des branquignoles, en règle général, puisqu’à l’initiative de petites sauteries tels Shaun of the Dead ou Fargo), Tomas Alfredson a donc hérité d’un budget de 25 millions – contre 4 millions pour Morse – pour mettre en branle un scénario ultra complexe hérité du romancier John Le Carré. Alfredson fait le grand écart : du pitch romantigore intimiste à l’adaptation du pavé d’un ex-agent du MI5, auteur de best-sellers d’espionnage tels que L’Espion qui Venait du Froid, The Tailor of Panama ou The Constant Gardener. Fossé thématique franco-germano-british au casting monstre mais au style indéniablement attaché au Suédois. Que ce soit techniquement comme visuellement. Tinker, Tailor, Soldier, Spy : harder, better, faster, stronger ? Ou en version française, La Taupe : top ?
Votre Mission, si vous l’acceptez, vous allez en chier…
Déjà transposé par John Irvin sous forme de téléfilm en 1979 (soit cinq ans après la publication du bouquin), Tinker, Tailor, Soldier, Spy – ce titre original est tout de même plus classe que le mammifère fouisseur mais avouons que pour l’anglophobe, c’est compliqué de le prononcer à l’achat des billets sans arroser la guichetière – avait connu un beau succès. Notamment grâce à la présence de Alec Guiness et puis aussi car la génération de l’époque en âge de capter l’histoire de Le Carré était plutôt concernée par le concours de biffles américano-russes. Nous sommes en 2012 (si, si) et le conflit Aigle VS Ours semble bien loin ; la question d’adapter les aventures de George Smiley pourrait paraître anachronique et difficile. Nonobstant pas autant que le format filmique choisi par Working Title : deux heures pour raconter un récit d’espionnage décomposé en sept épisodes à l’époque ? Cela semble bien étriqué pour gérer une intrigue aussi complexe, très contextuelle et développer une bien large galerie de personnages ambigus. Le parti pris d’Alfredson et ses scénaristes Bridget O’Connor et Peter Straughan (Les Chèvres du Pentagone) a été de plonger sans préliminaires le spectateur dans “Le Cirque” – un groupuscule d’agents secrets, pour faire simple. Sans le prendre par la main. Quitte à lui foutre le cerveau en vrac dès les premières minutes. Les amis, sortez vos bouquins d’Histoire (well, I mean… Wikipedia) avant de vous attaquer à La Taupe *.
Braindead
De fait le découpage est perturbant et nécessite un minimum d’attention et de perspicacité de la part du spectateur. De courage, aussi. Le rythme est lent, à l’allemande, et aucun robot ni alien gobeur d’ovules à l’horizon : nous voilà plongés dans le film d’espionnage à papa, à l’atmosphère envoûtante, au contexte légèrement oppressant ; celui du conservateur Edward Health à la tête du gouvernement britannique dans un Royaume-Uni pris en sandwich entre la puissance N°1 et le Soviétique Podgorny. Nous sommes ici bien loin de l’actioner auto-référentiel, du film de gadgets musclé. On tape dans l’espionnage cérébral. Ce script chaotique, dans lequel Alfredson tente de nous noyer présente malgré tout une interprétation pleine de sens : les agents de terrain ne semblent eux-mêmes pas savoir ce qu’ils foutent. Le contexte de guerre froide transparaît comme une grosse farce qu’illustrait parfaitement Le Comédien d’Alan Moore. L’honneur est au coeur de La Taupe. Et même l’honneur est une valeur relative. Seul Smiley paraît incorruptible. Protagoniste récurrent des oeuvres de John Le Carré, George Smiley est ici campé par un Gary Oldman grande époque (comprenez : Dracula). Si nous nous battons les escalopes de la comparaison avec l’illustre Alec Guiness, Oldman, inquiétant et dépressif joue de son physique. Trompeur quant à son agressivité passive, son intelligence carnassière. Le reste du cast est pas dégeu’, d’autant que le métrage donne la part belle à quelques têtes qu’on connaissait peu ou mal ; à commencer par l’excellent Benedict Cumberbatch (Deux Soeurs pour un Roi) qui, outre un blaze impossible à mémoriser, s’impose violemment au côté de l’ami Gary. Notamment dans la scène-clé du vol de documents. L’autre surprise vient de Mark Strong, tantôt à chier (chez Gay Ritchie) tantôt pas mauvais (… nous n’avons pas vu les films où c’était le cas). Chez Alfredson, il s’immisce dans les aspects les plus chauds du récit et parvient à passionner lors de certaines scènes faussement inutiles (sa reconversion). Si Tom Hardy joue comme une buse permanentée, le Cirque (John Hurt, Colin Firth, Ciaràn Hinds, Toby Jones, David Dencik – très bon) n’a pas vraiment le temps de s’imposer devant la caméra mais on n’a pas affaire aux plus mauvais bougres : ça pue la classe tout ça.
Au bord du trou
Que l’on accroche ou pas au ton rétro, il faut reconnaître la qualité de réalisation emphatique de Tomas Alfredson. La puissance qui se dégage de certaines scènes (Smiley racontant à Guillam sa rencontre avec l’ennemi), les transitions visuelles jouissives et la mise en scène vintage, les décors (checkez le bureau du Cirque)… Ajoutons à cela l’épatante – mais d’aucuns diront qu’Alfred’ se touche la nouille – capacité à transformer une simple ouverture de porte garage en plan iconique. Le Suédois s’amuse avec ses travellings (les scènes de rues sont dingues), souvent arrière (l’un des plans d’ouverture avec les gamins et les avions), quitte à en faire des caisses. On retrouve beaucoup de tics de Morse et ce même souci du détail. Pointilleux, le réalisateur laisse souvent la caméra s’attarder sur un objet de l’action plutôt que sur l’action elle-même. Qui plus est quand on approche du climax. Si dans Morse, il s’agissait de la piscine, dans La Taupe Alfredson s’attarde sur les pieds de Smiley lorsqu’il sort pour la première fois son pétard. S’il parvient malgré tout à créer en très peu de temps un background à ses personnages, le cinéaste fait d’un film d’espionnage une démo technique, succession de tableaux parfois à la limite du show branleur – putain c’est beau, mais cela sert-il vraiment l’histoire ? Pas souvent ; mais quand c’est le cas, c’est purement excellent.
Attention les gars, mieux vaut savoir ce que vous allez voir. Anti-thèse de l’espionnage cinématographique romanesque issu de Ludlum (Bourne), Mission : Impossible ou même Fleming (Bond), La Taupe s’inscrit, tel Hitchcock ou L’Espion qui Venait du Froid dans une démarche réaliste, vériste, au rythme lent et à l’intrigue ramifiée. Si Tomas Alfredson et Hoyte Van Hoytema (photo), techniquement, démontrent sporadiquement une très grande maîtrise visuelle, il convient désormais de s’interroger sur la vacuité ou la justification de son montage déstructuré. Certains verront dans le chaos du récit le miroir des actions de ces agents secrets plongés dans le flou, à travailler sur un monde insaisissable en pleine guerre obscure ; d’autres, au contraire, pourront pester contre l’enchevêtrement d’intrigues volontairement sibyllines et snobinardes, pas toujours au service d’une histoire finalement assez classique. Dans tous les cas, insensé de ne pas reconnaître le boulot monstrueux d’Alfredson, le jeu inquiétant de Gary Oldman et l’ambiance seventies qui ferait passer le XXIe et ses milliers de bombes A/H assumées pour un siècle sympatoche.
* Quelle phrase étrange.










