Critique

Quinze années de gestation, deux ans et demi de tournage, quelques centaines de millions et de bla-bla plus tard… Voilà Avatar, film monstre/monde de James Cameron. Derrière nous les news redondantes quant à la post production du plus “gros” long-métrage jamais réalisé ; car devant s’offre Pandora et ses paysages acadiens, un récit bourré d’émotions sublimé par une 3D-relief bouleversante. Et cette impression d’assister à quelque chose d’inédit. L’aventure a une nouvelle terre d’accueil, Pandora ; des héros, les Na’vis ; et une enveloppe : Avatar.

Dès les premiers accords d’Avatar, bercés par la voix grave du héros Jake Sully (Sam Worthington), l’immersion est énorme. Le brouhaha de la salle de cinéma cède place à un silence brisé uniquement par les mouvements de centaines d’yeux hallucinés…
Si, c’est vrai.
Avatar inaugure la 3D-relief, la vraie, avec un effet de profondeur/jaillissement inédit et saisissant et qui, soyons vulgaire mais spontané, « en fout plein la gueule ». L’impression de découvrir une nouvelle image est intense, et la qualité de la performance-capture (successeur de la motion-capture, filmant réellement les acteurs, modifiant frame par frame les textures incrustées numériquement) n’a d’égale que la richesse d’un univers pensé dans ses moindres détails. A la mouche-à-merde près. L’empathie envers le protagoniste humain et son avatar de bleu vêtu s’en trouve doublé : Jake Sully découvre un nouvel univers, une nouvelle façon de bouger ; le spectateur découvre un nouveau monde de cinéma, une nouvelle manière de ressentir.

Débarquement sur Pandora. Ambiance moite le jour, fraîche et colorée la nuit, mise en valeur par cette fameuse 3D-relief/performance-capture qui découpe chaque élément de la faune pour le mettre à son avantage. Le Cameron est un perfectionniste, il paraît donc logique que cette forêt exotique admirable, personnage à part entière, ait été réfléchie, repensée, et remâchée jusqu’au dernier bout de caillou. Le contraste entre la journée – plutôt propice à l’action et au danger – et la nuit – instants romantiques et merveilleux mis en valeur par la flore fluorescente étonnamment de très bon goût – ne fait que renforcer le dépaysement provoqué par un film grisant d’un bout à l’autre. Car, non madame, non monsieur, Avatar n’est pas que physiquement très regardable.

Beaucoup critiqueront l’effet “poudre-aux-yeux” de la 3D-relief, soumettant l’idée que l’enveloppe magnifique du film n’est que l’arbre qui cache la forêt. Face à ce genre d’individus prêts à tout pour vous saloper la transe, il est nécessaire de rester calme. De respirer un grand coup voire de frapper brutalement dans une porte ou une vieille dame. Avatar est un film complet au scénario épique. Épopée lyrique, le long-métrage de James Cameron brasse de nombreux thèmes universels que le réalisateur de Titanic ou de Terminator sait canaliser pour rester cohérent.

Sur Pandora, le peuple aborigène Na’vi organise leur société en symbiose spirituelle et physique avec la faune et la flore. Oui, ils font l’amour à la forêt. A l’instar d’authentiques ethnies disparues, ces géants bleus expriment un respect infini pour cette terre et les habitants qui y pullulent et s’ils tuent pour se nourrir ou se défendre, ils expriment une sincère gratitude post-mortem (cf. la scène des loups ou de la biche) télescopant l’attitude de l’homme assassin incestueux (envers sainte-mère nature), capable de massacrer un écosystème au nom du Dollar. L’analogie avec notre propre monde, grossière et percutante, ne joue pas la carte moralisatrice, Avatar ne déguisant rien derrière un slogan propagandiste – quoique la métaphore micro-informatique est bordeline. Le film délivre un simple message environnementaliste simple mais puissant. Tout sauf écolo-rigolo. Cameron ose l’âpreté, les scènes de génocide au napalm, enflammant les animaux et végétaux (au préalable vénérés par Cameron durant toute la première partie du film), et réduisant en poussière un pan de la forêt dans une séquence presque insoutenable. Avatar peut être sombre et profond.

Oui, ils font l’amour à la forêt.

Il souffrira (ou non) irrémédiablement de la comparaison avec des paraboles universelles telles que Pocahontas et Danse avec les Loups, récits anti-colonialistes. C’est vrai, le long-métrage propose un même ensemble d’épreuves initiatiques, Jake Sully obligé de gagner la confiance des sauvages avant d’intégrer la tribu de Neytiri et de saisir beauté de l’Autre. Il faut cependant davantage voir ici une critique très générale de l’impérialisme, Cameron pestant à chaque instant contre les hypocrites essais diplomatiques dédouanant les Hommes parasites, avides de ressources naturelles. Alors on pense à l’Irak, la guerre du Golfe et surtout, durant la monstrueuse scène d’action finale, à la guerre du Viêt-Nam car “ ils ont la force de frappe mais nous avons l’avantage du terrain”. Forcément, cela donne lieu à des scènes relativement naïves, flirtant avec le bon sentiment… mais qui sonnent toujours justes, vraies, voire même particulièrement émouvantes. C’est la classe.

Ce vieux briscard de Cameron aime filmer la dualité autant qu’il adore les femmes. Dans Titanic, la relation entre Jack et Rose naît d’un choc des cultures ; dans Abyss, Lindsey éprouve une forte empathie pour la créature issue d’un autre monde que le sien. Rebelote, il était logique que le sale gamin Jake Sully tombe amoureux de l’intrépide et fière Neytiri. Encore une femme forte – tripe ration, d’ailleurs, avec Michelle Rodriguez et surtout Sigourney Weaver – et encore l’outsider se rêvant leader. Le réalisateur canadien réussit l’improbable, parvenant à crédibiliser et rendre attendrissante une histoire d’amour – inter-espèces qui plus est – vieille comme le monde.

La force du personnage de Jake Sully, marine mutilé qui voit en son Avatar une formidable prothèse, tient en son altération en seulement 2h41 de jouissance rétinienne. Plutôt apathique au début du film (la spécialité de Worthington – ironie off), le protagoniste évolue avec fluidité vers l’accomplissement de soi. Alors que son état s’empire dans la réalité, il éclot sur Pandora, donnant lieu à une symétrie très enthousiasmante magnifiée par le jeu très instinctif de Sam Worthington (Terminator : Renaissance). Acteur adepte de l’économie de moyens, Sammy ne s’impose pas devant la caméra, parfaitement conscient que si histoire il y a, ce n’est pas son histoire. Face à lui se dévoile progressivement le personnage de Neytiri, somptueuse (on m’a certifié que ce n’est pas de la zoophilie) indigène habitée par la non-moins-sexy Zoe Saldana (Star Trek). Celle-ci parvient à faire oublier le personnage sous le pixel en distillant un accent local particulièrement savoureux et un jeu félin aussi gracieux qu’énergique. Grrrr.

Restent les seconds couteaux, tous parfaits avec une mention spéciale à Sigourney (la saga Alien), femme de paix et de poigne au charisme impeccable. Stephen Lang (Public Enemies) campe le Colonel Quaritch un méchant militaire sans cœur comme on en avait pas vu depuis les eighties, crachant les répliques éculées comme il sirote un café durant un bombardement ; tandis que le trop rare Giovanni Ribisi batifole dans la peau du cupide Parker Selfridge. Une belle brochette de stéréotypes ambulants qui ne gâchent aucunement le plaisir ; bien au contraire : le kitsch fait aussi partie du charme d’Avatar.

Si le scénar’ d’Avatar est facilement contestable, l’emballage est absolument prodigieux.

C’est désormais une convention : Cameron est un conteur doublé d’un grand metteur en scène (ce qui est relativement utile lorsque l’on est réalisateur me direz-vous) et le bonhomme ne prend pas la caméra pour proposer du cinéma métaphysique. Il se contente et nous contente du symbolique, histoire de laisser le public plonger à corps perdu dans Pandora. Si le scénario d’Avatar est facilement contestable (plagiat, facilité), l’emballage est absolument prodigieux. Attention, soyons sérieux deux minutes : Avatar, c’est du jamais vu. Le film envoie tellement dans la pupille que les utilisateurs des lentilles risquent de retrouver leurs opercules sur les genoux. Avouons-le plus de 7000 signes après l’intro’ : il est sybillin d’exprimer par des mots le souffle qu’envoie le blockbuster de Cameron. Le mieux est évidemment d’éteindre l’ordinateur, mettre ses moufles, oublier tout ce qu’on a vu depuis la naissance et aller faire la queue. Littéralement et plusieurs fois.

Quelle insupportable fin de séance. Lorsque les lumières de la salle de projection se rallument et que le rêve éveillé cède violemment sa place à la fade réalité, la descente est rude. L’envie de prolonger l’expérience – car c’est une expérience, inédite et grave – est de la taille d’Avatar : gargantuesque, copieuse ; œuvre bestiale et complète qui illumine de sa 3D-relief la fin de décennie. Soyons cliché et paraphrasons James Cameron : « il y aura un avant et un après Avatar« . Bel et bien. Car le spectateur devient Jake Sully, observateur et acteur mais d’un cinéma puissant, spectaculaire, touchant, grisant, renversant. Billet “aller” pour Pandora, please. Sans retour.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.