Critique

Dire que l’on attendait une vision de Lewis Caroll par Tim Burton relève de l’euphémisme tant l’œuvre du premier semble avoir animé la filmographie et l’existence du second filou. Pour marquer la concrétisation du fantasme qui fait déjà dresser mille chenilles, impossible de ne pas plonger tous en cœur dans le terrier du lapin blanc : Wonderland est partout. En librairie, sur les boîtes de cosmétiques, derrière les vitrines des Galeries Lafayette et pinacothèques new-yorkaises… Le Pays des Merveilles s’inscrit en filigrane de notre univers chimérique, 145 années après le classique de Carroll. Intemporelle satire, éloge de l’imagination, la dilogie Alice (Alice au Pays des Merveilles / De l’Autre Côté du Miroir) échoue dans les mains d’un réalisateur qui a consacré son cinéma au surréalisme et à la réfutation du rationnel comme acceptation du réel. Dans les mains d’un grand marionnettiste qui s’est perdu au XXIe siècle, Alice – toute parée de 3D relief et enharnachée de CG – est la dernière carte à jouer. Atout coeur.

Telle une petite fleur (parlante) le classique tendancieux et controverse de la littérature fantasmagorique échoue au jumeau capillaire de Robert Smith. Puissant conteur (Edward aux Mains d’Argent, Sleepy Hollow, Batman Returns), le père du Petit Enfant Huître – recueil de poème au titre prédestiné – se fait poseur à la solde de Walt Disney Pictures ; il est donc impératif de garder en tête, avant d’appréhender ce quatorzième film, le fait qu’Alice au Pays des Merveillles n’est pas le bébé monstrueux de Docteur Timy ; la fille adoptive.

Burton, tout de même décidé à insuffler un peu de sa vision joyeusement macabre à l’édifice, situe Alice in Wonderland subséquemment à De l’Autre Côté du Miroir. L’héroïne, désormais jeune adulte, ne cherche plus à s’inventer et chicaner mais à échapper à la réalité (paternel décédé, mariage arrangé et autres tromperies éhontées : fuck the world en chaussettes rayées). L’approche est habile : ne pas livrer une copie filmée des livres de Carroll mais se laisser la liberté de puiser a volo et de manière déguisée dans l’imaginaire original (postulat, personnages, mécaniques). Pour cela, Tim Burton et la scénariste Linda Woolverton (Le Roi Lion, La Belle et la Bête) use d’un ressort d’écriture fichtrement surannée : l’amnésie ! L’héroïne – tel Marc Lavoine – a tout oublié, de son précédent voyage au Pays des Merveilles. Le Royaume s’est transformé en dictature menée par la Reine Rouge (Helena Bonham Carter), tyran esseulée ultra complexée. Le trépas du roi, l’asservissement des créatures fabuleuses et la soif d’amour et de haine du gouvernement grenat : le bien nommé Underland devient une région chaotique où la folie trouve raison et la guerre se révèle unique levier pour restaurer la paix d’antan. Ce ressort narratif permet à la team Zanuck (producteur de Burton depuis 2000… cause à effet ?) de ressortir les trouvailles visuelles du bouquin sans en avoir l’air : Alice rapetissera puis grandira encore une fois pour attraper la clé puis passer par la minuscule porte ; elle se fera remballer de nouveau par l’asticot bleuté et le Chat du Cheshire fait son plus beau sourire. On the road again.

Très sobre, en mode fabulateur, Tim Burton pose la personnalité de la très charmante Mia Wasikowska/Alice (note au FBI : celle-ci est majeure) en moins de cinq minutes lors d’une introduction cocasse à la réalisation classique mais juste. Premières séquences-clips centrées sur ce qui ressemble à un lapin avec un gousset, le film commence foutrement bien. Épique. Le rongeur caracolant nous file une irrépressible envie de retourner dans l’asile fleuri, nous envoyant dans la poire une volée d’affects séduisants. Sorte de point d’orgue à la carrière d’un ex magicien du cinéma fantastique, ce quatorzième film fait d’emblée figure d’encyclopédie burtonienne tant l’imagerie et les gimmicks du monsieur éclatent sur grand écran et, ce, de manière limite caricaturale : le penchant pour l’oxymore, le lyrisme grandiloquent, les visuels gothiques, l’arbre courbé et, bien sûr, la clique traditionnelle (Depp, Bonham Carter, Rickman, Gough, Lee, Elfman, Zanuck,etc). Pour une région incongrue, le spectateur est en terrain connu. Jouissant d’une bande-son fabuleuse (Danny Elfman oblige) et escorté par une Alice crédible et sensuelle – oui, monsieur, le voyage s’annonce conventionnel, donc, mais pas dénué du charme plastique fidèle au cinéaste.

Se reposant entièrement sur le plus populaire des illustrateurs du bouquin de Lewis Carroll, John Tenniel, Tim Burton construit ses personnages comme il pense Underland ; un monde dans lequel le manichéisme refait surface (sic) à l’heure où l’aliénation – dans les deux sens du terme – demande de prendre parti pour survivre. On compte alors sur la connaissance du public concernant les protagonistes fragiles et versatiles pour creuser davantage certains d’entre eux. Ô surprise, de tous les barjos mis en scène, c’est Le Chapelier fou qui s’en sort le mieux… Véritable icône de cette adaptation, Johnny Depp – éternel héraut de Burton – nous construit un antihéros imparable, schizophrène intoxiqué par le mercure au regard incohérent, prince de la démence à l’élocution pincée. Maquillé comme une bûche de Noël, Johnny fait du banni Chapelier un chevalier de conviction, aussi droit que son esprit le permet. Cerise sur la gâteau (de non-anniversaire), cet opus se permet de créer une tension amour-amitié ambigu entre le rouquin et l’héroïne : la scène finale, finement exécutée par les deux comédiens, laisse la (mini) porte ouverte aux spéculations. La plus grande réussite du film, une fois n’est pas coutume et costume, c’est ce trublion de Johnny. Que voulez-vous, on ne se refait pas. On devrait ?

Cette sensualité, assumée ou totalement imaginée par l’auteur pervers de ces lignes, apparaît comme la seule valorisation véritable en comparaison des versions précédentes. Car Alice Kingsley devient une femme, pleinement consciente de son pouvoir de séduction ; et si le Valet de Coeur (Crispin Glover, vu dans Willard) en fait les frais, le Chapelier semble irrésistiblement, profondément, attaché à Alice. Pour preuve, le temps ne s’est-il pas arrêté jusqu’à ce que la demoiselle ne mûrisse ? On tire notre chapeau. Si cette subversion s’avère originale et brillante (en particulier dans la scène d’adieu), Alice au Pays des Merveilles ratisse large pour trouver son public. Véritable fable calquée sur Narnia et autres épopée égocentriques à la boussole d’or (une étrangère devient héroïne d’une guerre fantastique), le classicisme de l’ensemble décevra largement le fandom déjà fragilisé de Tim Burton. L’apport de la 3D, totalement anecdotique – à l’exception des quelques secondes de chute libre – ne fait que nous confirmer l’objectif grand spectacle maniéré d’un conte qui avait tant à offrir. Les métaphores absurdes, sacrifiées sur l’autel du blockbuster, résonnent davantage dans le métrage d’animation de 1951 que dans la grande bâtisse animée par ordinateurs guimauves de cette super-production follement récréative mais vide de sens et d’enjeu.

La créativité de Burton, absorbée par un melting pot d’effets numériques et de séquences live, s’en sort néanmoins correctement grâce à une utilisation plutôt fun des proportions. Jouant sur la taille (d’Alice comme des personnages secondaires tels que le Loir ou La Reine de Coeur), Burton se permet une mise en scène puissante à défaut d’être singulière. Restent quelques ratés dans l’animation et l’incrustation des acteurs sur fonds verts. Moins grossier que les premières images fluo et maniérées laissaient imaginer, le Pandora de Burton dévoile un paysage plus proche de la Terre du Milieu que celui du village des Schtroumpfs. Revue à la hausse, la cartographie de l’Underland est pensée comme un gigantesque terrain de jeu où les pions se baladent selon leurs propres quêtes. On préfèrera cependant les sublimes décors d’intérieur de Robert Stromberg (chef décorateur d’Avatar…) aux vues d’ensemble rendues baveuses par nos somptueuses lunettes stéréoscopiques rouges-cœurs.

Appropriation plus qu’interprétation, rencontre entre l’aseptisation colorée made in Disney et l’univers littéraire alambiqué et ironique de Burton, Alice au Pays des Merveilles se pose comme un divertissement de luxe qui – paradoxe préjudiciable – érode encore davantage la malice du matériau original. Plus proche d’une fresque fantasy à la C.S. Lewis qu’une satire burlesque, la bande de tarés imaginés par Lewis Caroll a déserté ; difficile – si ce n’est esthétiquement – de deviner Tim Burton à la tête de l’entreprise : dépourvu du sous-texte torturé que l’on attendait mais garni d’une poignée de scènes épiques et d’une utilisation jouissive de la perspective, Alice vaut surtout son pesant de thé pour le sur-grimé Johnny Depp, une fois de plus filet de sécurité borderline du cinéaste. Enrichissant le personnage d’une schizophrénie maîtrisée, le freak désincarné déverse une violente mélancolie dissimulée en héroïque délire. Au final, Alice au Pays des Merveilles par Tim Burton s’invite comme nous l’imaginions. Pas pire, pas mieux. «Ou l’inverse», murmure Tweedledum.


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.