Critique
Du zombie, toujours du zombie. Du moche, du mou, du vif, du bien en chair ou du décharné : du putride, il y en a pour tous les goûts. Les vivants ne semblent pas se lasser des morts, tant les oeuvres à base de moignons sur pattes pullulent comme autant de vers dans le paysage culturel “geek” : Zombieland, Romero, [Rec], La Horde, Dead Set, Left 4 Dead… jusqu’au 9e Art avec Walking Dead carrément devenu une référence – une série TV de Frank Darabont est en chantier. Zombies, c’est frenchy et tente de se glisser dans le créneau. Zombies, ça sort du cerveau décomposé du polymorphe Oliver Peru. Cette série fouette-t-elle pour autant la baguette mouillé et le bon calendos ? Non, dude, ça fleure à plein nez les US. Et la nouvelle série de chez Soleil n’a pas à rougir de la concurrence de leur voisin ‘ricain. Au contraire. Ca casse du trépassé comme il faut : avec panache !
Lorsque l’on appelle son bébé Zombies, on a plutôt intérêt à connaître son sujet. Pas de problème, Peru a parfaitement digéré les codes du genre ; lui qui avait plutôt l’habitude de bosser avec des barbus encapés (Lancelot, T.2 : Iweret) ou des shamans “chanmés” (trois tomes de Shaman, chez Soleil). Car le monsieur, couteau-suisse créatif, a du bagage : scénariste, dessinateur, illustrateur (Les Mondes de Lovecraft, Pandemonium), Peru a conçu le générique et les story-boards de la série made in Astier, Hero Corp. Pour donner vie à sa nouvelle lubie à base de goules, le Montpelliérain s’est assisté du jeune mais talentueux Sophian Cholet. Tous deux ont largement les compétences nécessaires pour exploser quelques têtes vides, décharger quelques chargeurs avec tension et servir l’ambiance jaunâtre bien dégueulasse du coloriste Simon Champelovier.
Nous ne vous cacherons pas que l’overdose de morts-vivants nous guette d’un œil pendant. Pourtant, dès le prologue, redoutable twist fendard, nous reprenons des couleurs. Les perspectives sont pêchues, le dessin clair à défaut d’être bourré de détails (surtout sur les visages des personnages) favorise le développement énergique d’une histoire pourtant banale (c’est la fin du monde, y’a des cadavres ambulants partout : les survivants s’adaptent). Peru révèle toutefois son originalité grâce à des ressorts dramatiques vivifiants : le héros n’a rien d’un guerrier – classique – mais n’est pas non plus une machine de guerre insensible, le final l’atteste ; les protagonistes sont nombreux mais pas sûr qu’il reste en case bien longtemps ; les rescapés sont menés par un acteur de film de genre, etc. Se met en place un rythme palpitant aéré d’une diversité de temps et d’espace réjouissante.
Ce ne serait rien sans la sagacité du dessinateur Cholet. Le gaillard, tantôt minimaliste sur les plans larges et les faciès lointains des kamikazes (p.30) tantôt démonstratif (cette putain de double-page 44-45), déploie surtout une vigueur et une bravoure jouissive. Vas-y bibi que je te cadre des perspectives de folie (p.5, 17) ! Cholet à tout compris : le plus important, dans une histoire de zombies, ce n’est pas de comprendre pourquoi mais de montrer comment. Comment on zigouille de l’âme damnée à coups de marteau par exemple (la case exemplaire : la première, page 19). Dans la gueule.
Nous caressons dans le sens du poil cette joyeuse bande de furieux depuis désormais trois paragraphes. Cela ne nous ressemble pas : attaquons les bémols. Même si un personnage central ne peut pas être foncièrement mauvais lorsqu’il porte un t-shirt Red Hot Chili Peppers, on reconnaîtra que Sam manque foncièrement de charisme. Psychologiquement, le père est assez fouillé pour justifier quelques tomes supplémentaires – surtout après l’avant-dernière page, rebondissement terrible ; a contrario, physiquement, avec sa cicatrice et son style de cow-boy post-apocalyptique, il ne pue pas le charisme. De même, l’utilisation abusive de références au monde du comics (DC, particulièrement) vient parasiter un rythme pourtant modèle du genre. Si l’on fait abstraction de la vanne éventée de la page 33, voilà les seuls ombres d’un tableau presque digne d’emprunter le chemins des Enfers de Dante.
Nous pensions rendre nos tripes après avoir subi une méchante overdose de goules. Au contraire ! C’est une descente d’organes vivifiante que nous offre Peru grâce aux perspectives tarées du bleu Cholet ! Bigarrée et rythmée comme pas deux, cette comédie en effet divine n’a rien à envier aux modèles du genre. Suffisamment noir et centré sur l’action sans en oublier les à-côtés, Zombies n’a d’autre prétention – en dépit de la citation pédante de quatrième de couverture – que de revisiter le chaos avec pêche. Le putréfié aurait-il trouvé en France une nouvelle terre d’accueil ? Réponse dans un prochain tome désiré, que l’on attend gorge déployée et estomac en écharpe.









