Critique
Il y a parfois des albums qui semblent tout droit sortis d’une autre dimension. Récompensé par un Eisner Award, l’excellent premier tome d’Umbrella Academy dévoilait une famille de super héros un peu particulière (7 êtres extraordinaires nés le même jour et adoptés par un inventeur multimillionnaire dans le but de sauver le monde). Monstres mécaniques, aliens, voyages dans temps, singes qui parlent, le scénario, aux idées joyeusement barges et à la liberté de style réjouissante, sentait bon le fumoir à crack. Fruit de l’imagination de Gerard Way (leader du groupe rock à tendance emo My Chemical Romance) et preuve qu’un chanteur de soupe pas très doué – et aux textes aussi profonds qu’une bouteille de bière 33cl- peut être un scénariste intéressant, La suite apocalyptique était incontestablement une très belle réussite, aussi divertissante qu’atypique et méchamment barrée. Mais, si le pot pourri d’idées funs et cinglées peut parfois suffire à alimenter le one-shot et masquer les carences d’écriture, une véritable série se fait beaucoup plus exigeante et implique un véritable travail de caractérisation des personnages, de cohérence ou bien encore d’approfondissement de l’univers créé. Alors branleur un peu fêlé ou véritable scénariste azimuté ce Gerard Way ?
A la lecture de ce second album, toujours difficile de se prononcer définitivement, même si la balance penche clairement du côté de la seconde option. Dallas nous en dévoile plus sur les relations tendues entre ces super-héros et notamment le passé (et le futur) de Numéro 5, voyageur temporel génétiquement modifié par une agence de préservation du continuum espace temps. Comment ça vous ne captez que dalle à ce que j’écris ?! Vous n’avez pas relu le premier tome d’Umbrella Academy ? Erreur stratégique majeure ! La folie ambiante de l’univers créé par Way ne peut que difficilement s’appréhender et s’apprécier sans la lecture La suite apocalyptique. Car, loin de calmer ses ardeurs (ou son addiction aux substances psychotropes, à vous de voir), notre rockeur de scénariste fait toujours de ses visions psychédéliques le terreau fertile au développement de son histoire. Ainsi, au détour des pages, le lecteur découvre deux bourreaux nazis accros au sucre qui voyagent dans le temps affublés de masques de personnages de cartoon, Dieu est un cowboy qui chique dans un paradis bichrome et des Viêt-Cong vampires dessoudent du militaire yankee.
Toujours aussi réjouissant, pour peu qu’un super-héros au corps de gorille qui se fight avec une momie géante de 150 ans ça vous parle un minimum, ce second tome confirme la volonté de Way de se détacher d’un carcan scénaristique rigide, au risque de flirter avec le foutoir incompréhensible le plus complet. Car Dallas exacerbe la plus grande faiblesse d’Umbrella Academy, par ailleurs déjà entraperçue sur le premier album : l’absence d’une réelle structure narrative. Way l’avoue très honnêtement dans la postface, il n’avait véritablement imaginé que la fin de son histoire, d’où la désagréable impression que l’auteur se tripote parfois le stylo (© Pan) et cherche uniquement à rattacher ses idées déjantées entre elles avec plus ou moins de réussite…
Liberté stylistique artistique ou je-m’en-foutisme, le débat reste ouvert. Beaucoup moins assujetti à discussion, le dessin de Gabriel Bá mettra tous les lecteurs (de bon goût) d’accord ! Avec son trait et ses noirs aux accents « Mignolesque », l’artiste argentin assure méchamment, régalant nos iris au travers de magnifiques cases, et excelle même dès qu’il s’agit d’iconiser ses (anti) héros. Le créateur d’Hellboy ne s’y ait d’ailleurs pas trompé, puisque Bá se charge d’illustrer 1947, spin-off du B.P.R.D, lui-même spin-off des aventures du démon cornu. Vous suivez toujours ? L’ombre du maître fait d’ailleurs plus que planer sur Umbrella Academy puisque l’excellent Dave Stewart – coloriste attitré d’Hellboy est ses potes du B.P.R.D – se charge également, et avec le talent qu’on lui connaît, de cette mission sur la série de Way et Bá.

Gerard Way a beau avoir tendance à se regarder écrire, Umbrella Academy recèle de suffisamment de planches déjantées pour se laisser dévorer avec appétit. L’excellent coup de crayon de Bà n’est pas étranger à cette réussite, qui, encore une fois, n’est indiquée par les herbologues, qu’après lecture du premier volume. Les comics étant une source d’inspiration inépuisable pour un cinéma US toujours plus prompt à adapter plutôt qu’imaginer, rien d’étonnant à ce qu’une version grand écran soit d’ores et déjà en chantier sous l’égide d’Universal ! Si l’on ne peut s’empêcher de guetter d’un œil attentif le développement du projet, difficile de ne pas émettre de sérieux doutes quant à la restitution de l’atmosphère décalée, enfumée et déglinguée de l’œuvre originale…








