Critique

Il a fière allure, l’Homme d’Acier de Millar ! Collant pétrole sous cape rouge coco, dardant sur son fier poitrail la faucille et le marteau d’une URSS des années 50 dont il est le plus symbolique paysan et ouvrier. Chic postulat, aérant ce (trop) grand personnage, lui donnant une consistance toute différente par le caractère uchronique et ironique d’un très pimpant comic-book. Les fidèles lecteurs de GeekCulture ne sont pas sans savoir que Mark Millar, scénariste populaire – au-delà des simples niches du 9e Art – nous a rarement convaincu ; pourtant, alléché par les sublimes esquisses Dave Johnson et Kilian Plunkett, c’est avec une vicieuse approche – certes sceptique, mais l’esprit toujours ouvert à une bonne surprise – que l’on découvre, fébrile, la nouvelle agression super-héroïque de l’Irlandais Millar. Camarades… Soyons justes mais soyons fermes !

Publié en trois numéros à partir de 2004 chez les capitalistes, Superman Red Son aurait pu s’étiqueter DC Elseworlds, ces réalités imaginaires alternatives dans lesquelles de célèbres héros évoluent de manière radicalement différente. Dans celle qui nous intéresse, Mark Millar envoie s’écraser le vaisseau de l’invincible encapé dans un kolkhoze. A l’instar de la véritable histoire, le gamin grandit grâce à de braves paysans – russes, cela va de soi ; dès l’apparition de ses pouvoirs surhumains (dont on occultera l’inventaire), le jeune homme est propulsé au sein du gouvernement soviétique, directement bras droit de Staline. Voilà comment débute Red Son, recueil d’un triptyque aux titres bibliques : Rising, Ascendant puis Setting, chacune correspondant chronologiquement à une nouvelle organisation mondiale du pouvoir ; du super pouvoir, pour être précis.

Persévérance fut nécessaire afin de ne pas brûler le bouquin – tel l’ennemi juré de Staline – dès l’introduction servie par un Tom DeSanto aux propos… crétins. Pas d’autres mot sinon vulgaire. On reproche souvent à Millar sa manie de servir les scénarios spécialement emballés pour Hollywood… Et voilà le producteur des Transformers de faire l’éloge de la présente bande-dessinée en ces termes : «Plus qu’un livre, ce Graphic Novel est un véritable film.» Bien peu d’égards pour le support, ni beaucoup d’intelligence pour commencer ainsi Red Son, pour débuter par une dépréciation de l’Art séquentiel. Le bougre continue, léchant les bottines safran de Millar et sous-estimant la BD pour ce qu’elle fut et ce qu’elle est encore aujourd’hui : «Mais ne vous méprenez pas, Red Son n’est pas qu’un divertissement, c’est aussi une vive critique de l’opposition capitalisme-communisme et de la politique étrangère américaine. Pas mal pour une bande-dessinée.» Ouch. Enfin, DeSanto nous achève, comparant Millar à Orwell, comparant le rouquin à Alan Moore : «Mais qui garde les gardiens ? C’est Mark Millar.» Arghl. Assez ! Certes, il ne s’agit que d’un avant-propos marketeux, l’objet de notre désir étant d’observer Superman en slip sur la Place Rouge… Mais la mise en situation fait mal aux genoux. Passons.

Dave Johnson, connu pour son travail sur 100 Bullets, appuyé de Kilian Plunkett (Star Wars version comics), fournissent un travail considérable pour soutenir le récit mégalo de Millar (ce n’est pas une critique de l’auteur, et même un point positif dans Red Son). Qu’ils gèrent les plans larges comme à huit-clos, le duo fonctionne du tonnerre, surtout aidé du coloriste Paul Muntz. Dans l’action, Johnson/Plunkett cartonnent (la poursuite de Batman) autant que sur les scènes plus sombres. En témoignent ces discussions entre Pyotr (chef du KGB) et Superman, ou les séquences plus colorées menées tambour battant (le final apocalyptique). Les dernières pages de l’intégral Red Son fournissent d’ailleurs les habituels croquis ; pas inintéressants, nous découvrons les différentes approches, doutes et transfuges soviétiques des héros les plus symboliques de DC comics… Arrivées en masse dans ce “Graphic Novel révolutionnaire” à la couverture épique.

Il faut lui reconnaître un truc à Millar… Sa capacité à faire un peu n’importe quoi des personnages qu’il créé ou qu’on lui offre.

Il faut lui reconnaître un truc à Millar… Sa capacité à faire un peu n’importe quoi des personnages qu’il créé ou qu’on lui offre. Ici, le bonhomme puise allègrement dans les figures mythologiques de DC : Batman, Flash, Wonder Woman, Green Lantern… Allez hop, tous au goulag du père Millar. Si certains apparaissent sous forme de clin d’oeil, d’autres révèlent une véritable importance au sein du récit. Ainsi « Russian Batman » (bonnet de rigueur) interprète l’anarchie, la résistance face à la surpuissance exécutive de son rival increvable – rôle attribué normalement au Joker. Il y a donc réflexion, références poussées et il faut avouer que le comic-book s’améliore de pages en pages. Ce n’était pas gagné : inutiles, les premières cases mettant en scène le génie Lex Luthor s’enfoncent dans le ridicule. Millar prend son lecteur pour un abruti incapable de lire entre les lignes, afin de nous présenter le personnage : “Un instant, jeune homme, le temps que je débranche ce magnétophone portable que j’ai conçu dans ma salle de bain ce matin. J’apprends l’Ourdou pour faire travailler mes neurones tout en lisant et en jouant aux échecs”. Lourd. Puis, dès la deuxième partie, le récit galope et Millar n’a plus le temps de nous bombarder de vide ; le rythme s’accélère et Red Son atteint sa vitesse de croisière lors du chapitre Setting, chapitre finalement classique de Superman ; dans le sens noble du terme – ce qui n’empêchera pas les exigeants comme votre serviteur d’attendre plus que du traditionnel bien fait ; Kick-Ass souffrait du même symptôme.

Tel l’Homme d’Acier s’élevant vers les cieux moscovites, Red Son se bonifie en cours de lecture. Navrant dès les premières pages, le comic-book de Millar prouve ensuite que son auteur, sous couvert d’un excellent terreau narratif, peut développer quelque chose de concret et relativement intéressant. On ne lui demandait pas le sous-texte politique d’un Moore ni sa finesse – elle ne fait pas partie de son vocabulaire – mais simplement l’efficacité : la dernière partie remplit le contrat, formant une boucle non dénuée d’ironie : à vouloir faire dans l’original, Millar n’est performant que dans l’académique. Soutenu par le dessin de Johnson et Plunkett, Supercommuniste se révèle sympa. Pas le bouquin à emporter lors d’un trek sibérien … Mais sympa. Et c’est déjà pas mal. Non ?


A propos de l'auteur

Pan
Torché à la littérature fantastique, Pan est un animal mystique voire pervers. Il se réfugie très tôt dans la jungle vidéo-ludique puis le cinéma. Journaliste vaporeux, Pan lit toujours mais toujours un peu moins de fantastique, feuillete pas mal de BD, se désocialise faute aux séries TV. Il ne peux s’empêcher de citer quelques noms dont la simple évocation illumine son regard de Carlin : R. Matheson, J. Depp, W. Anderson, A. Moore, S. Raimi, V. Price, T. Gilliam, S. Carrell, G. Orwell, N. Gaiman, P.T. Anderson, G. del Toro, TMNT (et alors ?), R. Bradbury, Farrelly Brothers, H.G. Wells, The Monty Pythons, T. Pratchett, E. A. Poe, S.Spielberg, C. D. Simak, etc. Pan, un être cohérent.