Critique
Il est sur les lèvres de tout individu normalement constitué (un œil suffit pourtant amplement) ; il a vingt-trois piges, un groupe de rock, redéfinit chaque jour le concept de matinée, se tape une lycéenne mais devra lutter pour séduire l’objet de ses fantasmes : Ramona Flowers, sublime livreuse de chez amazon.ca aux douces mèches grasses latérales et sept ex boyfriends psychopathes. Si ça ne donne pas envie… Pas forcément, me diriez-vous, et vous auriez raison. Il faut le prendre à bras-le-corps le courage d’entrer dans l’univers débridé – dans tous les sens du terme – du Canadien Bryan O’Malley ; pour en déguster le contenu et en redemander avidement… Tel un Alex devant du Mike Mignola.
Scott Pilgrim partage d’ailleurs avec la série Hellboy, du précité (notez la transition), la capacité de convaincre que l’originalité ne fait pas la puissance d’une oeuvre, que l’appropriation passionnée et apaisée des standards est la meilleure clé pour ouvrir les portes entrebâillées depuis belle lurette. Ouf. Mignola remodelait Bram Stocker ou Poe avec une droite d’enfer et un dessin ombragé particulièrement séduisant au premier coup d’oeil… Scott Pilgrim, tout en conservant cette incroyable fraîcheur, s’oriente vers l’absolu opposé : traits naïfs pas vraiment engageants, trame posée et découpée comme une série télévisée, style manga parcouru de plan à-la Burns. Noir et blanc de rigueur pour appuyer une série décidément polymorphe, alimenté de culture nippone comme de références anciennement boutonneuses (jeu vidéo, super-héros) et garage rock. Et il y va le O’Malley, il se fait plaisir dans ce premier tome : X-Men, New Order et autres allusions pop casées de manière (sur)naturelle, coulant dans le récit comme deux potes les calent autour d’une bière. Il a les armes pour séduire, le Pilgrim. Normal, il nous ressemble beaucoup.
Publié par le salvateur Milady Graphics près de six ans après nos amis d’Outre-Atlantique, Scott Pilgrim arrive en France précédé du sourire ému d’une tripotée de fans anglophones ayant auparavant dévoré les cinq premiers tomes de la saga. Nous n’avons déjà que trop taillé le crayon du tout jeune éditeur Milady – branche de Bragelonne – mais peu importe : il aurait été criminel de ne pas importer les aventures de Pilgrim et ses potes, par ailleurs tous admirablement soignés. De la cynique batteuse au colocataire gay, de l’étudiante impressionnable à la mystérieuse et sensuelle étrangère, O’Malley apporte un soin tout particulier aux seconds couteaux. Car Scott Pilgrim est une histoire de personnages, bâtie sur les rapports humains – mais rien de sale, rassurons-nous – indubitablement accrocheuse et assidue dans la manière d’aborder les relations entre “adulescents”.
Oyez ! Le plus impressionnant reste à évoquer : cette fameuse montée en puissance, aussi fluide que tranchante, bardée de ruptures de style made in l’ami Bryan ; ce dernier sautillant joyeusement et avec le même appétit, de rythme en rythme. Precious Little Life débute comme une comédie romantique – le rendez-vous sous la neige est fulgurant de justesse – pour virer complètement psyché’ lors des phases de “rêves”. Dans ce tome 1 s’entrecroisent, en outre, les concerts pop/rock peinturlurés d’auto-dérision (la chanson mièvre avec les accords basiques précisés en exergue) pour finir sur l’introduction à un délire Toriyamesque : le combat contre le premier boss, chorégraphié à outrance, tout sauf bancroche mais pétulant d’inspirations mangas et vidéoludiques. Si les trois quarts de ce Scott Pilgrim nous caresse comme il faut, la dernière partie agit comme un orgasme nerd épique à en tapisser la nostalgie.
Bryan Lee O’Malley projette dans la poudreuse une BD-typhon avec l’intensité d’un joueur de basse exalté : survoltée, empathique et diablement romantique. Bâti comme un teenage-show intelligent à l’humour truculent, le comic-book décolle bien vite en Dragon Punch vers les sphères dessinées que côtoient le comic-book, le manga et la candide BD rock n’ pop. Et il les regarde de haut, Scotty, leur bavant dessus de sa trame subtile et enthousiaste, de son trait élémentaire rendant davantage justice aux émotions que n’importe quel Turner balafré. C’est le genre de bouquin à garder sous le coude ; le genre de bouquin à vous faire pousser les cheveux, reprendre la gratte et s’inventer une girlfriend avec des chaussures, disons… Obsédantes.









