Critique
Edité aux éditions Robert Laffont début 2008, le premier tome des Sentinelles bénéficie d’une ressortie sous l’égide de Delcourt (qui, pour la petite histoire, a racheté le catalogue des éditions Robert Laffont en janvier 2009, ceci explique donc cela…) avec la parution du second volet des aventures de Taillefer. L’éditeur français d’Hellboy considère visiblement cette double sortie comme l’un de ses temps forts et met clairement les petits plats dans les grands : nouvelle (magnifique) couverture et interview de Xavier Dorison pour le tome 1 et vrai faux journal d’époque pour le tome 2. Il est vrai qu’avec un tel duo créatif (Dorison au scénario, Breccia au dessin), Les Sentinelles ne pouvait qu’attiser curiosité et impatience. Véritable star de la bande dessinée à qui l’on doit les scénarios du Troisième Testament (chef d’œuvre !) ou Long John Silver, Xavier Dorison est, en effet, l’un des auteurs français les plus intéressants du moment. De son côté, l’uruguayen Enrique Breccia a illustré de nombreuses adaptations de classiques littéraires ou bien encore l’excellent ouvrage consacré à Lovecraft édité chez Soleil.
Passionné par le comics US, Dorison réussit le tour de force d’imposer un super-héros français dans le petit monde de la bande dessinée franco-belge. Ironie du sort, le scénario des Sentinelles est né à la suite d’un projet avorté pour Marvel Comics qui voyait Iron Man (influence évidente des Sentinelles) évoluer pendant la guerre 14-18. La copie de Dorison n’a sans doute plus grand-chose à voir avec ce projet mort né, tant le récit s’avère sombre et différent de ce que le comics mainsteam US a l’habitude de nous proposer. Dans un univers de rétro science-fiction passionnant, Dorison mêle petite et grande histoire avec une rare habileté. Il livre une description des horreurs de la guerre via une galerie de personnages fouillés et complexes. Si Taillefer, idéaliste pacifique, héros et fer de lance de l’armée française malgré lui, cristallise forcément l’attention, les autres personnages ne sont pas en reste. Entre le docteur Kropp, savant fou à la solde de l’armée, ou Djibouti, sentinelle obligée de se shooter au Dexynal (drogue de synthèse), le lecteur découvre de nombreux personnages excentriques et ambigus.
Reflétant à merveille le début du vingtième siècle, le dessin old school de Breccia apparaît, néanmoins, déroutant de prime abord et nécessite un petit temps d’adaptation. Le dessinateur uruguayen voue un respect sans faille à l’iconographie de la première guerre mondiale et insère différentes illustrations et photographies d’époque, conférant ainsi à son dessin une véritable authenticité. Breccia n’a pas non plus son pareil pour mettre en images les débordements cruels et sanglants de la guerre. Mais, au-delà de son amour pour les plans gores, c’est bien son talent d’illustrateur qui saute aux yeux. De par la qualité de son trait et de son ancrage, certaines cases deviennent de véritables tableaux que l’on se surprend à admirer de longues minutes !
Le pari d’un super-héros franchouillaurd pouvait sembler risqué, mais il faut bien avouer que les deux auteurs relèvent le défi haut la main. Éclipsée dans l’inconscient collectif par la seconde guerre mondiale, la guerre de 14-18 fait son retour sur le devant de la scène dans un récit de science fiction violent et captivant, qui doit autant au comics US qu’au Robocop de Verhoeven ou au travail de Cronenberg, et dont l’enchaînement des cases parfois trop illisible est la seule ombre au tableau de cette très belle réussite.







