Critique
Ah Les Royaumes Oubliés ! Baldur’s Gate, les jeux Bioware, Elminster, les donjons, les dragons… Ça ne nous rajeunit pas tout ça. Bac à sable littéraire et ludique (jeu de rôle essentiellement) pour amateur de fantasy insatiable, The Forgotten Realms (en VO, c’est classe) furent créés par Ed Greenwood dans le milieu des années 70. Ce monde, fortement inspiré de Tolkien, Moorcock et autres Howard, a su prospérer de manière absolument spectaculaire dans de nombreux romans et surtout, pour le grand plaisir de nos amis gamers, dans nombres de productions vidéoludiques luxueuses des années 90-2000. Parmi les personnages greffés autour de cet univers médiéval/fantastique, certains protagonistes sont devenus particulièrement populaires sur ces terres de magie et d’humanoïdes sodomites et cocasses. Celui qui nous intéresse est sans doute le plus célèbre. Son nom est Drizzt.
Imaginé en 1988 par l’écrivain Robert Anthony Salvatore, Drizzt Do’Urden (rien à voir avec The Simpsons…) gagna sa célébrité dès le premier bouquin de l’auteur, participant de ce fait à rendre encore plus profond l’univers bâti par Greenwood. Warrior au charisme suffisant pour captiver le lectorat dès sa première apparition dans le roman best-seller de Salvatore L’Éclat de Cristal, le héros est fier d’un succès qui perdure aujourd’hui encore, vingt-et-un tomes plus tard. Pas étonnant, donc, que le comic se penche sur Dri-Dri d’amour, histoire de raconter son histoire avec de zolies zimages bien encrées en ramassant quelques deniers au passage. Quoi de mieux pour capter un nouvel et juvénile lectorat que de revenir à l’origine du personnage et retranscrire en BD la trilogie génèse (La Trilogie de l’Elfe Noir) d’un black pas comme les autres ? C’est le jeune éditeur Milady (on le répète : sans vouloir fayoter, ils font du boulot impeccable. Oui mon bon monsieur) qui distribue cette fois le premier volet de la saga basée chronologiquement sur le même premier pavé de Salvatore : Terre Natale. Alors… Opportuniste, l’adaptation ? Oui, mais…
Comme quoi, il ne faut jamais, Ô grand jamais, s’arrêter à la couverture. Car avouons-le : Drizzt, soit on le connaît et on le connait suffisamment… Soit on a envie d’en apprendre davantage et la couverture de Milady ne donne pas envie : un gus, dans l’ombre, avec un cimeterre à la main et une panthère constipée ? No, thanks. Et puis, feuilletant les pages, on se demande combien de minutes vont filer avant que l’encrage plastoc’ – de plus en plus répandu dans les comic-book – ne fasse rendre au lecteur les délicieuses pâtes carbo’ (avec supplément oeuf) dégustées peu avant la lecture. Mais comme un critique ne recule devant rien (de gratuit), on poursuit le boulot. Et parfois, oui, parfois… Il arrive que l’on regrette amèrement ces vilaines pensées. Parce que l’on se prend au jeu, que l’on ne peut s’empêcher de replonger dans le conte… Que l’on en tire même du plaisir. Ce Terre Natale, premier tome de la trilogie Drizztienne crée la surprise, le bougre. Pas par le scénario, que les amateurs trouveront simplifié, déjà sucé et resucé, mais par le respect de la trame originale, par son effort à soutenir la construction du personnage sans abuser d’ellipses afin de construire posément la personnalité du bon père Drizztounet. Soucieux de ne pas foutre en l’air son Elfe favori, l’auteur apporte un soin particulier au récit. Normal : le mec qui supervise est le même qui a signé le bouquin vingt ans plus tôt.
Accompagné du scénariste Andrew Dabb, c’est donc Salvatore qui dirige les opérations. A croire qu’il ne veut pas laisser le bébé-guerrier entre d’autres mains, le sacripant. Rêve-t-il d’un amour inter-espèce avec son bel étalon encapuchonné ? Peut-être, mais ceci n’intéresse personne. Quoique… Alex, tout au plus. Terre Natale, donc, comme son nom l’indique, revient sur la naissance et les trente premières années de la vie de Drizzt. Ce dernier fait partie des Drows (le nom officiel des Elfes Noirs), peuple connu pour sa perfidie extrémiste, sa corruption, son goût du sang et son adoration pour la déesse araignée Lloth qui régit leur moindre décision. La société drow est matriarcale, les hommes étant réduits à suivre les ordres des matrones de chacune des diverses maisons nobles. Excitant ? Pas vraiment, bien que le dessinateur Tim Seeley se fasse plaisir question courbes huilées. Dans Terre Natale, nous assistons à la naissance de notre héros dans la grande cité souterraine – tels Mylène Farmer, les Drows ont peur du soleil – Menzoberranzan (à leurs souhaits), le même soir où la famille Do’Urden effectue un petit génocide d’une maison rivale : les Devir. Car tous sont ennemis, c’est sympa comme tout. L’intrigue de ce Livre I ouvre sur la vengeance Devir/Do’Urden et, bien entendu; Drizzt sera au centre de la tempête, destiné à être assassiné par l’autre clan… Mais le petit gars n’est pas comme les autres ; c’est un chic type finalement ; le cœur sur la main doublé d’un combattant de génie. Alors que le lecteur suit son évolution au sein de la hiérarchie estudiantine drow, il découvre un type luttant contre sa propre espèce, un good guy apostat et bien résolu à faire le bien plutôt que trancher des pénis de vierge effarouché.
Vu et revu, le coup du renégat beau gosse ne défrisera pas les narines des rompus à la fantasy. Pourtant, ne partons pas tout de suite, ne crachons pas sur le morceau. Si quelque chose rend ce comic-book particulièrement sexy à suivre, les dessins de Seeley n’en sont pas la raison. Expressif mais banal, le trait est suffisamment correct pour que l’on ne décroche pas mais ne retient pas assez l’attention pour que l’on s’y plonge volontiers. A noter que les visages elfiques se ressemblent beaucoup et que se repérer relève parfois de la coupe de cheveux ou de la grosseur du nez. Insupportable. Non, cette bande-dessinée charme grâce à la fluidité d’un scénario misant sur la découverte de la race Drow et sur l’ambiance caverneuse et glauque d’un peuple puissant vivant dans le ressentiment, la haine et la honte. Drizzt n’est finalement que le spectateur – au même titre que le lecteur – d’un régime intégriste où toute ouverture d’esprit est impossible. En témoigne la scène où les protagonistes tentent un raid à la surface et tombent nez-à-nez sur des Elfes abrutis de joie. Dans cette scène d’un cliché monstrueux, ils se sentent obligés de massacrer gosses et femmes prétextant une vengeance des temps immémoriaux. Alors, on s’identifie à ce personnage légèrement trop fort et chevelu pour être honnête, préférant câliner un animal-totem plutôt que rentrer dans une énième guerre fratricide. Et l’on comprend et s’intéresse à cet ado partagé entre ses racines et son désir de faire évoluer la race vers quelques principes pacifistes.
Particulièrement bien écrit puisque calqué sur le bouquin original de Salvatore, ce Livre I des aventures du fameux Drizzt Do’Urden le Drow (à dire plusieurs fois, très vite) constitue une agréable surprise. Zoomant sur le mode de vie cohérent d’une espèce particulièrement perfide, Terre Natale offre au lecteur une expérience classique mais menée à la baguette par un scénariste qui connaît son sujet. Au long de ces 160 pages (pour moins de 10 euros, s’il-vous-plaît), le récit mène tranquillement sa barque, offrant un séduisant prologue à tout ceux voulant se pencher – ou redécouvrir – l’univers tentaculaire des Royaumes Oubliés. Les Royaumes Oubliés… Ça ne nous rajeunit pas tout ça.









