Critique
Il y a quelque chose d’exaltant dans ce blockbuster dessiné. Le nom n’y est pas probablement pas étranger : “Kick-Ass”, avouons que ça claque. C’est puncky, ça ne vole pas haut et sent bon le comic-book qui passera d’abord par les balls avant de remonter au cervelet. Ainsi, Kick-Ass accorde son violon avec la carrière de son auteur et scénariste, l’Ecossais et rouquin – pléonasme – Mark Millar. Depuis 2001, véritable déité au sein de Marvel – qui lui confit carrément l’importante saga politique Civil War – le monsieur se taille une réputation de moneymaker grâce à Ultimates ou son travail, à quatre mains avec le légendaire John Romita Jr, sur Wolverine. C’est encore aidé de ce dernier loustic que Millar lance, en février 2008 chez Marvel (mais via Icon, faut pas pousser), la première fournée d’une série exaltante – on l’a déjà dit – et prétendument “badass” – forcément. En passe de devenir un phénomène grâce au long-métrage de Matthew Vaughn (21 avril en France et très bientôt sur GeekCulture) et la traduction du Tome 1 qui l’accompagne… Kick-Ass, le verdict : Genou dans le paquet ou pet foireux ? Début de réponse.
Les réussites de Mark Millar, vis-à-vis de son comic-book prétendument novateur, peuvent se résumer en deux points. D’une part, d’avoir su utiliser la Maison des Idées pour promouvoir une bande-dessinée adulte (sinon “adulescente”) et couillue à une boîte qui préfère la sobriété voire le subversif sous-jacent ; d’autre part, le fait d’avoir profiter d’un excellent timing. Sorti en 2008, Kick-Ass déboule en plein boom super-héroïque. Les mecs costumés sont non seulement partout, mais les auteurs voués au genre tentent de nouvelles approches. Soit en sortant du placard de cultissimes chef-d’œuvre désacralisant (Watchmen), soit en usant jusqu’à la corde le fait de ne plus considérer le super-héros comme un sur-homme. (Batman, Spider-Man) en sont les plus dignes représentants). Ajoutons à cela, la popularisation d’une authentique activité citoyenne costumée (les Real Life Super-Heroes)… En nous imposant l’histoire d’un petit mec voulant devenir grand lorsqu’il enfile du latex mais qui, au final, passe pour un gland, Millar a tout compris. Il sait ce que l’on veut, il sait que ça va payer. Le traiter d’opportuniste serait mal vu tant le parti pris nous concerne tous, nous pauvres rêveurs de virées nocturnes. Encore faut-il, pour draguer les plus de 25 ans, s’auto-balancer un bon coup de pied éponyme.
Indéniablement, dès les premières pages, on se convainc du potentiel de Kick-Ass grâce à un enchaînement fluide et maîtrisé à base de “voix-off” et de l’inattaquable trait de Romita Jr. Le dessinateur de la Saga du Clone (Spider-Man) ou Man Without Fear, possède le style anguleux et cradingue raccord. Car Kick-Ass le revendique : quitte à pousser à côté de la cuvette, le comic-book doit tâcher les murs. Du sang, de la cervelle exposée, des membres coupés, Millar revendique le côté vénère du bouquin comme un boucher de chez Leclerc vante ses boyaux sanguinolents. Pas forcément très pertinent dans l’étalage de vulgarité, le côté vieux papa cool qui montre une fillette découper des testicules, cela possède un petit côté suffisamment frais pour susciter notre intérêt…
Le vrai héros de ce décomplexé essai – que l’on intitulera “self-valorisation post-pubère à coup de matraques dans les dents” – n’est pas Dave Lizawski, jeune geek complexé, obligé de s’inventer gigolo gay pour séduire la fille de ses rêves. Le personnage le plus intriguant de Kick-Ass est âgé de dix ans (Millar doit donc éprouver une certaine empathie à son égard), pas encore de poitrine, mais une bonne paire de sabre. Furie à peine plus grande qu’une poubelle de bureau, Hit-Girl tient la dragée haute au protagoniste ; au point d’espérer, à la lecture de ce premier tome traduit en VF, ses apparitions. Créature sans pitié créée par la médiatisation (via YouTube) de ce branleur de Lizawski, chaperonnée par son père-équipier (Big Daddy), la mystérieuse fillette découpe les corps avec un background verbal digne des meilleurs actioner. Original, mais pas à faire dresser les sourcils des plus expérimentés, Hit-Girl est le genre de bonus à sauver une BD de la branlette sauvage faussement immorale.
Vendu comme un brûlot particulièrement innovant, Kick-Ass se révèle finalement très conventionnel dans la structure narrative. Montée en puissance correcte, développement actantiel des personnages, utilisation des gimmicks nerds pour les définir : pas grand chose de neuf sous le costume en Spandex jaune et vert. Pour ne pas aider, la traduction française impute une partie de l’énergie et du rythme anglophone indissociables d’un comic-book très américain : «le petit enculé, je vais lui botter le cul» balance sobrement le membre d’un gang après s’être mangé un coup de basket à scratch… Forcément, ça retombe, ça pandouille.
Vite lu, vite oublié. Si le show sanglant du poseur Mark Millar et du charmant John Romita Jr. ne mérite pas tout-à-fait la réputation colossale qui chemine doucement dans notre beau pays, il serait dommage de ne pas attendre la suite avec quelque curiosité morbide. Car, dans la pleine dernière page, Hit-Girl et le bien nommé Big Daddy tapent l’affiche et nous invite à découvrir un autre Kick-Ass, de ceux qui pourraient s’accomplir comme nous l’idéalisions : fun mais pas décérébré, violent mais pertinent, jusqu’au-boutiste sans être poussif. Bande-dessinée très visuelle et à l’esthétique fortement identifiable, Kick-Ass se déguise inconsciemment en storyboard calibré en vue d’une adaptation cinématographique imminente et à fort potentiel destroy. Ça tombe bien, c’est prévu.








