Critique

La révolution du comic-book sera-t-elle digitale ? Le modèle papier est-il voué à péricliter avec l’avènement de l’Ipad et autres tablettes ? Difficilement envisageable à court terme (surtout dans un univers d’acheteurs fortement attachés à l’objet), toujours est-il que les initiatives se multiplient, entre simples previews, issues totalement consultables online et véritables webcomics. Si ce nouveau mode de consommation attire les convoitises, il se cherche aussi et surtout un modèle économique viable, en même temps qu’un véritable hit. Dès lors, voir un auteur de la trempe de Warren Ellis s’y intéresser n’est pas anodin et revêt une importance somme toute capitale quant à l’avenir et l’attractivité du web comme support éditorial. Sommité dans le monde du 9ème art, le britannique Ellis s’est fait un nom avec Planetary ou The Authority, tout en bossant sur des séries plus mainstream telles que Ultimate Fantastic Four ou Iron Man. Révélateur de la difficulté éprouvée par le web à s’imposer comme le support de référence dans ce monde de collectionneurs, c’est à l’heure de l’impression papier sous l’égide du Lombard, que Geek Culture tente l’expérience extralucide FreakAngels. Ironique…

Il est important de toujours avoir à l’esprit que FreakAngels n’est pas prioritairement destinée à être couché sur papier glacé. De l’aveu même de son scénariste, le webcomic s’est rapidement imposé afin de s’affranchir des règles narratives qui régissent le BD ricaine, et, notamment, les « ruptures artificielles toutes les 22, 32 ou 48 pages ». Point de cliffhanger, donc, pour tenir le lecteur en haleine, l’auteur profite à loisirs de la liberté créative offerte par le format pour poser son univers. Sans être trop verbeux, le scénariste multiplie les dialogues, offrant une description sans faille de son Whitechapel post-apocalyptique : économie, sécurité, eau potable, etc.. Ellis cherche à rendre tangible la (sur)vie désormais organisée par les télépathes. Le ressort scénaristique a beau être usé jusqu’à la corde (l’arrivée d’une étrangère comme prétexte à la découverte de ce microcosme), le matériau se fait suffisamment dense pour éveiller l’intérêt d’un lecteur rompu à ce type de récit. Car, au-delà, d’un Londres ravagé et sous la flotte, ce premier volume brosse également le portrait d’une dizaine de personnages foncièrement déglingués du cortex. Fortement casse-gueule, l’exercice est accompli de main de maître, chacun des protagonistes se voyant affublé d’une personnalité rapidement identifiable mais, néanmoins, assez complexe pour permettre les inévitables études de caractères et autres retournements de situation. Le rythme pâtit indéniablement de cette entrée en matière aux allures de simple introduction – le prix à payer pour un développement ambitieux ? – puisque l’action ne démarre réellement que dans les 20 dernières pages (sur 148 !), avec force effusions sanguines, laissant entrevoir de futurs affrontements violents et bien hardcores entre tiekars, avec pour fil rouge la menace de Mark, frère ennemi, figure (pour l’instant) invisible du mal…

Tel un signe divin (à moins que ce ne soit une banale coïncidence), Ellis et Paul Duffield ont fait connaissance sur un forum. Avant sa rencontre avec l’auteur de Black Summer, l’artiste se destinait davantage au dessin animé. Influences prégnantes, FreakAngels baigne dans une ambiance graphique évocatrice à mi-chemin entre le manga et l’animé (impression d’autant plus renforcée lors d’une lecture sur écran). Le découpage monotone et soporifique de Duffield (la quasi totalité des planches se compose de 4 cases aux dimensions identiques) ne sert cependant pas de la meilleure des façons un style japonisant efficace et agréable (certains décors ont, notamment, méchamment de la gueule). Le webcomic, si stimulant d’un point de vue narratif, serait-il trop dirigiste visuellement ? L’avenir de nous répondre, l’artiste semblant, toutefois, se détacher quelque peu de ce carcan bien trop rigide et créativement pauvre au cours des futures pages déjà en ligne sur la toile.

Malgré les petites anicroches d’une machine toujours en rodage, il apparaît évident que ce FreakAngels en a sous le capot. Reste aux auteurs de lâcher les gaz (il n’est point question de flatulences ou d’une quelconque éructation, rassurez-vous) afin d’extirper cette initiative intéressante du relatif anonymat auquel elle semble pour le moment promise. De par sa démarche artistique atypique, cette première incursion du Lombard dans le giron du comic-book, peut, en effet, s’injecter tel un produit de synthèse, hybridation narrative entre le roman et la série TV, graphiquement mutée à l’animé et couplée aux stéroïdes digitales. Le palliatif chimique manque encore un peu de folie visuelle, mais, nul doute qu’à force de bosser le mélange, le trip proposé par Ellis et Duffield se fera tout aussi addictif qu’euphorisant. Prochain shoot en octobre…


A propos de l'auteur

Alex
Biberonné à l'animation japonaise et l'actionner 80's, Alex a passé son adolescence le nez plongé dans les comics Marvel et les yeux rivés sur les péloches horrifiques et fantastiques. Exigeant, souvent vulgaire, il navigue, depuis, entre les genres et ne prend plaisir qu'en aiguisant violemment sa plume tout en se roulant nu dans sa collection de figurines et DVD/BR...