Floride, avant l’ouragan. Rylie est bénévole au grand coeur le jour et rockeuse déjantée la nuit, et elle ne compte que des amis dans sa petite ville. Lorsque Naomi s’installe dans le coin, il y a de l’amour dans l’air. Après l’ouragan, tout dérape… Mystérieusement changés en zombies, les adultes n’ont plus qu’une idée en tête : déchirer la chair des vivants. Pour survivre, accablées par la chaleur du Sud, Rylie et Naomi devront se frayer un chemin dans les vastes marécages de l’adolescence…
Il pleut de la chaire putréfiée sur le 9e Art. Marvel Zombies, Wormwood, Les Zombies qui ont Mangé le Monde, Rockabilly Zombie Superstar et bien sûr le Walking Dead de Robert Kirkman... Bref : une horde de morts-vivants déferlent par les cases bredouillantes et ensanglantées d’un univers comic-book décidément fertil à la résurrection décérébrée. La tendance est telle qu’il faut aujourd’hui considérer la goule dans la bande-dessinée telle qu’on la considère au cinéma : comme un genre à part entière. Ross Campbell vient mettre sa pierre des larmes à l’édifice avec une œuvre self-made, Les Abandonnés. Sur 200 pages, l’Américain met en scène une bande de djeuns, menée par la punky Rylie, seule rescapée d’une pandémie zombifiant une Floride secouée par les vents. Folle amoureuse de Naomi, nouvelle en ville, elle devra braver les croqueurs de globes oculaires à l’aide des autres survivants : ses deux collègues, John - son pote homo lui-aussi (précision : lorsque votre serviteur écrit “lui aussi”, cela inclut la protagoniste ; pas notre Alex), l’ex de ce dernier, et Mae la bad-girl . L’amour post-adolescent au cœur d’une tempête de ressuscités ? Pourquoi pas ! “Si y’a du sesk !”
Il y a du bon dans The Abandoned. L’homosexualité, déjà. Ben oui. Le fait d’avoir imaginé un groupe de rescapés gay se révèle plutôt original et, pour une fois, bien amené, sans voyeurisme ni militantisme déplacé. La fragilité des sentiments amoureux de Rylie et Naomi est traitée avec finesse ; peut-être excessive pour un plus habitué aux lamelles de viandes à la tronçonneuse qu’aux longues discussions. Les Abandonnées restent donc fidèle à l’utilisation des codes utilisés pour faire le parallèle entre le chaos ambiant extérieur et la tempête émotionnelle des protagonistes. Pour autant, fait étrange, on n’échappe pas au teenage-love gnangnan du couple punk-emosexuel. Les dialogues ras-des-pâquerettes mettent d’emblée une barrière entre le lecteur et des personnages pourtant riches.
Il y a vraiment du bon dans The Abandoned. Ross Campbell utilise une palette entre le jaune-pisse et le verre caca-doigt qui colle parfaitement à la moiteur et la transpiration de cette Floride qui plie sous les degrés. L’utilisation du rouge vif pique les yeux lors des séquences immaculées et va droit au but lorsque le dessinateur s’amuse à déchiqueter les corps. Car le garçon aime faire voler les têtes, enfoncer des balais à chiottes dans les pupilles, déchiqueter les membres ; lors d’une attaque, l’une des girls abandonnée se fait même littéralement - ce n’est pas de la vulgarité gratuite, juré - “bouffer le cul”. Ces ruptures entre dialogues, relations indolentes, parties de "jambes en l’air" et dilacérations, pourraient être intéressantes pour le récit, qui, malheureusement, subit le code du genre au nom du respect des conventions. Ainsi, la barbarie forcée tombe - sauf rares exceptions près - comme un cheveu dans la soupe ; ou, pour rester fidèle à l’esprit mort-vivant : comme un scalp dans un bain de sang.
Ross Campbell se trouve être un bien meilleur créateur d’ambiance que dessinateur. Si ses précédents artworks* ont toujours été racés et sexy, on le sent débordé par le travail simultané à fournir sur le scénario et la mise en couleur. Les expressions et postures des personnages, très inégales, peinent souvent à convaincre ; et le lettrage importun n’aide en rien. Les bulles sabotent rageusement l’ambiance que Campbell tend à imposer. Pour le prouver, on se rend vite compte du pouvoir des non-dits : les scènes muettes s’avèrent, et de loin, les meilleures du comic-book. Lourde et fruste, la typographie stéréotypée apparaît très fatigante et n’appuie pas un script que l’on rappelle assez niais ; en tous les cas bien loin de Kirk ou même, au cinéma, de Snyder. Ça va faire mal à certains, ça...
Ca ne rigole pas vraiment dans cette histoire de zombies. Si Ross Campbell prend plaisir à déchiqueter ses personnages - et le fait bien, le lecteur n’y voit pas vraiment d’inconvénients étant donné le peu d’intérêt que ces derniers lui procurent. L’encrage sépia soulignant la moiteur de la Floride, ainsi que l’utilisation violente et “récurrente” du rouge, se révèlent des idées charmantes et cohérentes... contrairement au scénario et dialogues échappés d’une sitcom AB Productions, enfoncés qui plus est par un lettrage grossier qui fracasse tout effet. Si les slashers super-méga-goules vous branchent, la dizaine d’euros paraîtra une broutille face aux deux-cents pages du carnage ; les plus exigeants tailleront la route vers quelques zigouillages plus vivants que ce comic-book légèrement mort.
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