Trois fermiers doivent faire face à un renard très futé à la recherche de nourriture pour sa famille...
Chaque jour qui passe sans un film de Wes Anderson est un pas vers la cécité. C’est un fait : que serait le XXIe siècle sans La Famille Tenenbaum, À Bord Du Darjeeling Limited ou La Vie Aquatique - par ailleurs le film le plus drôle de la galaxie ? Bien sombre, à n’en pas douter. Car le dandy pop texan (oxymore), parvient à installer au sein de chacun de ses films, et sans lasser, un univers insolite et personnel brillamment à côté de la plaque, musical, sur-expressif, saupoudré d’une poésie inaltérable à l’humour moins marginal que décalé. Son nouveau tableau s’inspire d’un classique de Roald Dahl - écrivain enfantin décidément en vogue chez cette génération de cinéastes (Burton, Selick, del Toro) - pour composer une fable en go-motion (animation image par image via une caméra "photographique") qui ne dépareille paradoxalement pas avec la reste de sa filmographie : famille, amitié, amour adolescent et tronches de cake prise sur le vif, avec autant d’inventivité visuelle. La question, à laper, est sur toutes les gueules : le nouveau Anderson est fantastique... ou fleure-t-il le renard ?
Fantastic Mister Fox (FMF, mais rien à voir avec la médecine) puise donc dans le terreau de la fable originale (un renard versus 3 fermiers : fight !) pour mieux la compléter d’une multitude de protagonistes à fourrure et la saupoudrer de rebondissements inédits et parfaitement modernes. Contemporain, FMF l’est certainement dans le fond ; les relations entre les êtres opposés, les rapports familiaux conflictuels mais sincères - la spécialité Anderson - fourmillent même s’il manque la profondeur habituelle (seul vrai, mais important, point noir sur ce pelage immaculé). Tellement de situations, tellement de personnalités fortes et éclatées que le récit n’a pas le temps de s’appesantir sur l’une ou l’autre (excepté Mister Fox et peut-être son fils, Ash). FMF ressemble, certes, à un film de luxe pour gosse raffiné, s il s’agit pourtant, et paradoxalement, de l’œuvre la plus mature du cinéaste, qui développe sans vergogne des thèmes bien plus universels, voire carrément écologiques si l’on se réfère à certaines séquences à la plastique somptueuse.
Car si FMF s’inscrit davantage dans une réalité finalement très actuelle, il use d’une forme archaïque pour la projeter à ses spectateurs : le go-motion. Et là, Anderson fait fort. Non content de surprendre tout le monde, le réal’ s’essaie à l’une des techniques d’animation des plus casse-trognes et astreignantes ; un mouvement de marionnette nécessitant par exemple une dizaine de photos. Au total, pas moins de 621.000 clichés ont capté l’essence du long-métrage dont un travelling en plan de coupe étourdissant. Une fastueuse entreprise à laquelle devait participer le populaire Henry Selick, bien trop occupé sur le splendide Coraline.
Fastueux vintage, les premiers qualificatifs jaillissent lorsque l’on découvre les premières images de FMF, long-métrage résolument esthète au style virtuose. Anderson faisait de la force des détails l’un de ses innombrables tics (v. le Darjeeling ou La Famille Tenenbaum), il développe ici un sens inouï de la couleur ; que ce soit en extérieur, avec ses ciels tantôt orangés tantôt vanillés, qu’en intérieur où il utilise admirablement des couleurs très lumineuses. Certains plans flirtent carrément avec la peinture et, par leur placement, avec les jeux vidéo du golden age 2D. Le cinéaste renoue avec les vêtements kitsch stylés vus dans Tenenbaum ou La Vie Aquatique ; et même le design des créatures avec leurs poils tombés des trophées muraux de chez Papy, n’est pas sans faire penser à un pan des années 70 essorées dans une machine à laver hallucinogène. Et puis... Même si FMF n’a pas la force contemplative de La Vie Aquatique, le film présente tout de même des séquences d’une beauté écrasante de poésie et de grâce. On remarque notamment un clin d’œil au final en stop-motion du dernier film cité (tiens, tiens : réalisé par Selick !), sans doute les secondes de flottement les plus magiques de ce Fantastic Mister Fox : le loup saluant le passage des héros sur la route du retour.
Il n’y a pas de doute, FMF transpire le rétro par tous les pores/porcs. Le choix d’un George Clooney en doubleur du renard s’impose ainsi de lui-même, l’acteur prenant une intonation Nespresso-chic et espiègle idéale pour interpréter le canidé frimeur et égoïste. Toujours dans la caravane Anderson, on retrouve également le coutumier Jason Schwartzman (Ash), Wallace Wolodarsky en Kylie, inénarrable Bill Muray (Badger), l’excellent Willem Dafoe dans la peau de l’excellent Rat ou Owen Wilson, hilarant en Coach Skip ; auxquels se joignent donc George, Meryl Streep (madame Fox) et même Wes Anderson lui-même dans la peau touffue de l’agent immobilier. Une grande famille, encore une fois, qui transpire l’envie de s’amuser et la volonté du faire du bon cinéma, divertissant, cocasse et aérien, capable de rappeler en quelques minutes pourquoi on aime autant le septième Art. Si, c’est vrai. Parole de blaireau !
Comme une petite fleur, le plus bobo des cinéastes compose avec un procédé d’animation des plus complexes... sans pour autant perdre la “patte” qui le définit. Au contraire ! Cette sixième comédie lui permet de s’accomplir. Fantastic Mister Fox offre à Wes Anderson la possibilité d’exploiter sous toutes leurs formes et dans tous les sens une galerie - au sens propre - de personnages aussi éloignés les uns des autres qu’un Rickie Tenenbaum d’une Margot Tenenbaum, qu’un Steve Zissou d’un Ned Plimpton. Le dandy s’amuse avec le corps et joue des protagonistes comme avec des marionnettes. La ritournelle Anderson de fonctionner à plein régime de poulet : “nous sommes tous différents, et c’est fantastique !”.
Si l’objet est beau comme un tracteur, précis comme un piège à loup, il perd peut-être en émotion ce qu’il gagne en souplesse. Mais ne boudons pas notre plaisir : Suivez monsieur Fox dans ce trou-là, vous en sortirez pleins de couleurs. Ffufuittt... Tac, tac !

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